L’Étudiant, par Marion Grenier

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

 

Il est maintenant 19 heures passées. Interminable et monotone, la route 786 se faufile, aussi sinueuse qu’un reptile, entre les hauteurs de la chaine Bitteroot. Déjà, Finn aperçoit le pic Scott se profiler au loin. Il s’impose de toute sa hauteur entre les autres montagnes, pourtant elles aussi imposantes. Le jeune homme jette encore un coup d’œil à sa montre. Le temps semble s’accélérer de plus en plus. À ce train-là, il va être en retard pour le diner. Sa mère va piquer une crise, c’est sûr. Elle déteste attendre pour le repas, entre autres choses… En fait, Finn se demande souvent si elle ne cherche pas la moindre excuse pour râler, en fin de compte. Vu l’énergie dépensée à chacune de ses colères, ce serait une bonne explication. Un bâillement sonore lui fait tourner la tête. Sur la baquette arrière de la vieille rover 114, récupérée grâce à son oncle garagiste, Vénus le regarde avec un air de mécontentement. La pauvre chienne en a assez, elle aussi. Elle craint la chaleur ambiante encore plus que lui, même si les portes du soir ont déjà eu raison de la canicule. Finn appuie sur l’accélérateur.

— On est bientôt arrivés, déclare-t-il à voix haute.

Vénus pose sa grosse tête orange sur ses pattes avant, sans le quitter des yeux. Finn soupire et allume l’autoradio. La musique l’aidera à passer le temps. Le son est mauvais, mais il reconnaît « Mambo number 5 » le tube de cet été 1998. À force de l’entendre, il connaît ce titre par cœur, suffisamment du moins pour l’identifier malgré la réception déplorable. Il tourne le volant tandis que la voiture s’engage dans un virage vertigineux. Sur sa droite un panneau triangulaire indique un risque de chute de pierres. Il n’y prête aucune attention, son regard est concentré sur la route escarpée. Venus se met à gémir. Il lui tarde d’arriver, mais Finn ne peut pas aller plus vite. Jamais il n’aurait du partir aussi tard, mais la promenade en forêt s’était avérée salvatrice. Il n’en peut plus de sa mère qui passe son temps à épier ses moindres faits et gestes, à chercher chaque petite incartade, histoire de lui faire encore des reproches. Pire encore, il ne supporte plus son père absent qui se contente de le regarder comme s’il était un abruti qui a déjà raté sa vie, même s’il vient d’entrer à l’université. Du coup, dès que l’occasion se présente, il prend son sac, embarque Vénus et se lance à l’assaut des sommets. Il joue à l’aventurier, seul avec sa chienne, entreprend la conquête des monts boisés avec une énergie motivée par la rage qu’il contient en lui. Toutes les frustrations qui harcèlent son quotidien s’évaporent au fur et à mesure que ses pieds foulent le sol inégal des petits sentiers montagneux. La voix criarde de ses parents s’éloigne, les soucis scolaires aussi. Les souvenirs d’Alice et June, ses deux ex qui, malgré ce qu’il peut bien dire, lui ont brisé le cœur, paraissent  même dérisoires.

— Wouf !

Finn jette un coup d’œil dans le rétroviseur central. Vénus le regarde d’un air inquiet. Il ne comprend pas pourquoi.

— Qu’est-ce qu’il y a, mémère ? demande-t-il à la vieille chienne qui bien sûr continue à le dévisager de la même façon.

Il regarde à nouveau la route et réalise que quelque chose ne va pas. Son cerveau n’a pas le temps d’analyser la situation. Tout se passe trop vite. Par réflexe, il donne un coup de volant alors qu’une nuée de pierres dégringole depuis la paroi montagneuse sur la route. Dans un coin de son esprit, il repense au panneau d’avertissement.

C’est vraiment trop con, pense-t-il, puis c’est le trou noir.

Lorsqu’il ouvre les yeux, il entend des aboiements. Sur le coup, il ne se souvient de rien. Il est juste surpris d’être allongé à moitié entre le siège conducteur et celui du passager. En se redressant, il réalise que le pare-brise est complètement détruit. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? se demande-t-il. Sa tête semble peser une tonne, un peu comme s’il avait enfilé un casque lesté. Pourtant, il se sent calme, un peu sonné, jusqu’à ce la douleur éclate. Son côté droit explose soudain sous la violence de la sensation. Il porte sa main à ses côtes et sent que son tee-shirt est poisseux. Du sang, réalise-t-il. En baissant la tête, il comprend qu’il ne s’est pas trompé. Le vêtement, devenu rouge, colle à son ventre. Comment s’est-il blessé ? Derrière lui, Vénus continue d’aboyer. Elle s’agite sur la banquette arrière, puis passe la tête entre les deux fauteuils de devant. Finn se tourne vers elle, et lui sourit, malgré la douleur. Elle va bien. Ses grands yeux noirs le regardent avec inquiétude mais si elle peut bouger et aboyer, c’est qu’elle n’a rien de grave, n’est-ce pas ?

— On va sortir de là, lui promet-il.

Il se redresse un peu plus et grogne lorsqu’il sent un nouvel élancement, plus prononcé cette fois. En se tordant un peu plus, il parvient à voir un peu mieux la blessure et découvre un morceau de verre planté dans l’abdomen. Il a un bout de verre dans le ventre ! Son cœur se met à accélérer. C’est grave ! Il se mord les lèvres et essaie d’approcher son visage du corps étranger. Pas de doute, il est bien là ! Merde !

Ses yeux piquent. Il a une soudaine envie de pleurer. T’es grand, se tance-t-il aussitôt. Putain il a 18 ans, on ne pleure plus à cet âge ! Sauf qu’il vient d’avoir un accident de voiture et qu’un bout de verre s’est logé dans son torse. Une première larme ruisselle doucement contre sa joue. Il l’essuie d’un revers de main rageur. Ses dents se serrent sous la tension, tandis qu’il ferme les yeux. Je dois garder mon calme se répète-t-il. Tout va bien. Si ça se trouve la blessure n’est pas si grave et les secours vont arriver. N’est-ce pas ?

Bien sûr. Sa mère va péter un câble en ne le voyant pas arriver et appeler les flics. Après ils feront le trajet en sens inverse et finiront bien par le trouver.

Sauf qu’il n’a pas dit où il allait.

À nouveau, son cœur se met à battre la chamade. Dans sa tête les images du matin se bousculent comme un clip syncopé. L’engueulade avec sa maternelle à cause de sa note en maths au dernier partiel et du fait qu’il va devoir se payer la session de rattrapage dans cette matière. Ensuite, ça a été l’escalade. Ils s’étaient balancés tout un tas d’horreur à la figure jusqu’à ce qu’il claque la porte, Vénus sur les talons. Maintenant sa mère lui manque. Il donnerait n’importe quoi pour qu’elle soit à ses côtés, pour qu’elle caresse ses cheveux bruns et l’embrasse sur le front comme quand il était gamin.

Il rouvre les yeux. Vénus n’aboie plus, mais ses gémissements continuent à envahir l’habitacle comme un signal d’alarme. Il faudrait peut-être qu’ils sortent d’ici. Au prix d’un gros effort, il parvient à ouvrir la porte côté conducteur. C’est assez difficile, car la voiture est penchée et que la gravité joue contre lui. Le bout de verre est toujours planté dans son ventre. Il n’a pas encore osé l’enlever. D’ailleurs, il avait vu dans un film qu’il ne valait mieux pas. Dès que la sortie est libérée, il s’extirpe tant bien que mal du véhicule et contemple les environs. La voiture est sortie de la route avant de dégringoler la falaise. De là où il se trouve à présent, il ne voit même plus la départementale sur laquelle il roulait. La montagne s’élève face à lui, immense.

Comment savoir à quelle distance se trouvait la voie routière ? 20 mètres ? 50 mètres ? Plus ? Déjà, l’escalade lui semble impossible. Le terrain est trop pentu, il a bien trop mal. Sentant un poids contre sa jambe, il baisse la tête vers Vénus qui vient de le rejoindre. La chienne n’a pas l’air blessé. Ses poils roux, orange dirait sa mère, sont immaculés. Finn se sent aussitôt rassuré. Vénus l’accompagne partout depuis ses dix ans. Ses parents lui ont offert pour son anniversaire et depuis, elle est devenue sa meilleure amie. Maintenant, elle n’est plus toute jeune mais se montre encore vaillante et court aussi vite qu’une demoiselle.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demande-t-il.

Appeler les secours ? Il sort son portable de sa poche mais comme il s’y attendait, il n’y a aucun réseau. La région n’est pas encore munie de suffisamment d’antenne relais pour couvrir l’ensemble du territoire. C’est à peine s’il arrive à capter depuis chez lui.

Alors quoi ?

Il abandonne à nouveau l’idée de rejoindre la départementale. Pas moyen de grimper cette côte et puis, est-ce qu’il rencontrerait seulement une voiture, une fois là-haut ?

Passer par le bas. Il contemple les lieux. Un gros arbre a arrêté la chute de la voiture qui n’est plus qu’une épave. Les pneus sont à moitié arrachés, quant à la carrosserie, même si elle n’était pas d’une prime jeunesse, elle fait désormais carrément pitié. Il contourne la Rover et descend aussi doucement que possible la pente. Il ne faut pas qu’il chute, sous peine d’aggraver encore sa blessure. Il se penche contre la paroi de la montagne, une main levée, prête à saisir une prise s’il venait à déraper. Ses pieds glissent un peu sur les feuilles mais il parvient, petit à petit, à faire son chemin. Vénus reste à côté de lui au début, puis elle passe devant. Avec ses quatre pattes et son centre de gravité plus bas, la chienne n’a aucun problème avec le fort dénivelé. Du coup, elle prend l’initiative de montrer la voie. Merci Vénus, pense-t-il tandis que sa fidèle amie le conduit derrière un arbre. Là, la pente se fait moins raide, il peut même se reposer un peu. Le morceau de verre est toujours là et, de temps en temps, il sent la plaie suinter. Le sang a atteint son jean à présent, le recouvrant d’un liquide carmin qui lui donne la nausée.

Ne pas penser à ça.

Il continue à suivre Vénus. Elle sait où ils doivent aller. En plus de sa douleur aux côtes, sa tête commence à l’élancer avec force. La souffrance, sourde au départ, commence à se faire sentir par une série de pointes aigues qui partent de ses yeux pour rejoindre l’arrière de son crâne. Il s’arrête et tente de masser son front, mais ce geste ne fait c’accroitre la souffrance. Il s’est cogné la tête. C’est la seule explication. Un bon coup de volant sur le crâne, et voilà. Vivement qu’il trouve quelqu’un !

Déjà, il s’imagine à l’hôpital, avec une jolie infirmière qui lui bande le ventre et lui file des antidouleurs. Après quoi, il aurait le droit de dormir. Ses parents viendraient. Ils s’excuseraient même peut-être pour la dispute du matin. Ou bien ce serait lui qui s’excuserait. Maintenant, il regrette de s’être pris la tête avec sa mère. Il l’aime après tout. Et surtout, il  a envie de la voir.

Bientôt, se promet-il.

Vénus le regarde et aboie. Le son lui vrille les oreilles. Il grimace et lui fait signe de se taire. Dieu soit loué, elle obéit. Pourtant il doit marcher. Il le sait. Vénus aussi, qui l’attend bien campée sur ses quatre pattes. C’est facile pour elle. Elle n’a pas mal. Non, il se montre injuste, là. Vénus ne doit pas se sentir bien, elle non plus. Seulement elle ne peut pas se plaindre. Elle n’est pas douillette non plus, alors autant suivre son exemple.

De toute façon, ça ne sert à rien de se lamenter.

Finalement, il décide de s’arrêter à nouveau. Sa montre indique 20 h. Déjà ? songe-t-il. Cette fois, c’est sûr, sa mère a déjà appelé ses copains. Archie lui a dit qu’il ne l’avait pas vu mais qu’il avait du partir se promener. June lui a raconté qu’elle ne lui adressait plus la parole. Nick ne l’a pas vu, non. Le ciné qu’ils devaient se faire était prévu le lendemain. Il s’appuie contre le versant et ferme les yeux. La migraine n’a pas fait mine de régresser. Au contraire, même. Elle semble plus puissante que jamais. Le martèlement continue de le harceler à chaque seconde, rendant sa situation encore plus insupportable. J’ai mal ! ne cesse-t-il de penser sans que ça y change quoi que ce soit. Peut-être qu’en se reposant un peu…

Ses yeux se ferment à nouveau. L’appui de la côte lui sert de matelas, et la mousse qui le recouvre est terriblement confortable. La migraine est toujours là mais au moins, en dormant il ne la sentira plus autant. Ses muscles commencent à se relâcher. On peut presque dire qu’il se sent bien.

Vénus lui lèche le visage. L’haleine chargée de l’animal le réveille autant que la sensation humide. Il ouvre les yeux malgré lui, furieux d’être ainsi dérangé.

— Dégage !

Elle ne bouge pas. Au contraire, elle recommence son traitement baveux, jusqu’à ce qu’il relève le menton. Le marteau-piqueur qui a élu domicile dans son crâne repart de plus belle. Désormais, il a presqu’envie de s’arracher la tête pour faire enfin cesser la douleur. Comme s’il pouvait ! Vénus approche à nouveau sa gueule de son visage mais il l’interrompt d’un mouvement vif de la main.

— Laisse-moi, je suis fatigué !

Elle ne bouge pas, bien entendu. Pire, elle recommence à gémir avant de s’allonger à ses côtés.

— Je reste juste un peu, déclare-t-il comme si les mots pouvaient l’amadouer, comme si l’animal pouvait comprendre ce qu’il disait.

Peut-être que c’est lui qu’il essaie de convaincre, au fond. Les grands yeux de Vénus le regardent avec ce qui ressemble à du reproche. Ce n’est pas bien, il le sait. S’il dort, il ne fait que de retarder l’heure de son sauvetage. Personne ne sait qu’il se trouve là, il n’y a que lui qui peut trouver de l’aide. Les secours ne viendront pas à lui. Est-ce qu’il y avait au moins un village dans les environs ? Il se creuses les méninges, cherchant dans les confins de sa mémoire, si sa route devait croiser un hameau quelconque. Arlington Cove ? Déjà passé. Pontypridd… Pontypridd ne devrait pas être très loin, et justement le patelin se trouve dans la vallée. S’il continue à descendre, il pourra peut-être rejoindre le village ou au moins trouver une maison. Ragaillardi par cette pensée, il se relève. Vénus aussi. D’un bond rapide, elle se tient devant lui, prête à reprendre la route. T’as la santé toi, pense-t-il alors qu’il se sent aussi véloce qu’un vieillard de 90 ans, de surcroit perclus d’arthrite. La chienne reprend la marche, et il la suit tant bien que mal. Un peu plus loin, le dénivelé devient plus prononcé, ralentissant encore son allure. La fatigue s’accumule, dans ses jambes, ses pieds, mais surtout son mental. Presque deux heures qu’il crapahute dans ce versant escarpé, manquant de déraper à chaque pas. La falaise se trouve sur sa gauche, du coup c’est ce côté-là qui morfle le plus. À droite, ça ne va pas non plus. La plaie continue de saigner, de plus en plus même. Le morceau de verre a fini par se barrer quelques minutes avant. Du moins lui semble-t-il. Finn ne l’a même pas senti partir. Rien ne maintient plus la plaie qui ruisselle de plus en plus abondement. Son jean est maintenant recouvert jusqu’au genou. D’ici à ce qu’il arrive, le liquide carmin aura atteint le pied.

Il faut qu’il trouve quelqu’un.

Mais il n’y a personne. Tout juste entend-il les piaillements joyeux des oiseaux. Autour de lui, il n’y a que des arbres, de la mousse et des feuilles. Ces maudites feuilles qui le font glisser. Encore une chance que ça lui soit arrivé au mois de juillet, relativise-t-il. Il s’imagine mal vivre la même aventure en plein hiver. Le froid, la nuit… Il serait incapable de se déplacer et mourrait sans doute de froid dans la carcasse de sa voiture bien longtemps avant qu’on ne les retrouve. Lui et Vénus. Après quoi, y’aurait eu un article dans le journal. On en aurait peut-être même parlé au infos du soir. Le corps du jeune homme qui avait disparu il y a deux jours a finalement été retrouvé… Sa voiture a chuté depuis la route départementale à cause d’un éboulement. Nous ne savons pas encore s’il est mort sur le coup ou bien des suites d’une hypothermie…

C’est super glauque.

Alors profite de la chance qui t’est accordée. Il est fait chaud. Il fait jour. Le village est là, pense-t-il.

La chance…

Cette saloperie d’éboulement avait eu le bon gout d’atterrir pile sur sa voiture ! C’était de la chance ça.

— Merde !

Vénus se met à couiner, surprise par son emportement soudain. Il profite de l’énergie dégagée par cette pensée pour accélérer le pas. Pas question de perdre du temps ici, à se vider de son sang, alors que ce putain de bled doit se trouver juste à côté, se dit-il. Il fait un pas, puis un autre, ignore la douleur qui l’élance entre ses côtes, le martèlement qui subsiste dans son crâne. Il regarde droit devant lui, déterminé à avancer coute que coute. Il pose le pied droit, le pied gauche, puis glisse. La chute semble interminable. Son corps se love instinctivement pour prévenir les coups, se protéger des obstacles. Pourtant il les sent. Les pierres, les racines, chacune des inégalités de ce terrain hostile qui viennent le frapper sans la moindre considération. Il continue de dévaler la pente, roulant sur lui-même sans prêter attention à la douleur tant il a peur que le calvaire ne finisse jamais. Mais il y a une fin. Un impact retentit soudain contre son épaule et il s’écrase contre un rocher. Il ne bouge pas. Il ne peut pas faire le moindre mouvement. D’ailleurs il n’a pas l’impression de ressentir quoi que ce soit.

La sensation est éphémère.

L’instant d’après, la douleur éclate, plus terrible que jamais. Les dents serrées, il se met à gémir de façon incontrôlable. Son ventre, sa tête, et pire encore son épaule, sont devenus le siège de souffrances abominables.

Pourquoi ? veut-il hurler. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi ? Des aboiements inquiets retentissent au loin, mais il n’arrive même pas  leur prêter attention. Toutes ses pensées sont focalisées sur la peine qu’il ressent et un moyen, quel qu’il soit, de les faire cesser.

Pitié, pitié, pitié.

Rien. Rien à faire.

Un souffle chaud recouvre ses joues baignées de larmes. Il n’a même pas encore ouvert les yeux mais sent la présence de Vénus à ses côtés. Elle vient l’aider, encore, sauf que cette fois il est bien déterminé à rester là. Pas de paroles. S’il ouvre la bouche, il va se mettre à crier.

Et alors ? Ça pourrait peut-être alerter quelqu’un ?

Il n’y a personne…

La truffe humide de Vénus se pose contre son front. Le contact est le premier qui ne cause aucune souffrance depuis trop longtemps. Il la regarde. La chienne couine un peu d’un ton interrogatif.

— Non, dit-il en répondant à la question.

Elle repose son museau contre son visage, en insistant un peu plus.

— Non…

Sa mâchoire est tellement crispée qu’il arrive tout juste à prononcer ce mot, pourtant Vénus ne lâche pas l’affaire. Elle continue à le harceler, délaisse son visage, puis se met à tirer sur son tee-shirt.

Lève-toi.

Il ne bouge pas d’un iota, alors Vénus poursuit ses efforts. Cette fois, elle passe sa grosse tête sous son bras qu’elle soulève. Finn ne veut pas bouger mais l’entêtement de sa chienne finit par vaincre ses réticences. Prenant appui sur elle, il réussit à se soulever suffisamment pour s’asseoir. Son bras droit est complètement bloqué dans une position étrange. À travers le tee-shirt il remarque que son épaule a doublé de volume, ou plutôt que sa forme n’a plus rien de naturel.

Déboitée.

Pas étonnant qu’il ait mal. Il hésite à toucher la partie blessée, mais préfère éviter. Au lieu de ça, il baisse le regard sur son ventre. Son jean est maintenant complètement souillé par le sang. Les coupures causées par la chute recouvrent quasiment tout son corps et la plaie de son abdomen s’est encore élargie. Il soulève le teeshirt et contemple les lèvres béantes de la blessure avec dégout. Impossible de déterminer la profondeur mais l’écoulement continu n’est pas bon signe. Vénus s’impatiente. Elle pose une patte autoritaire sur son genou, l’incitant à partir. Finn ne sait même pas s’il est capable de faire un pas dans cet état, mais essaie néanmoins. C’est difficile, plus encore qu’avant mais les félicitations fusent aussitôt. Vénus aboie d’un ton joyeux, alors qu’il se met enfin en route. Sa queue se balance dans tout les sens. Elle reprend sa place en tête, mais tourne la tête régulièrement pour vérifier s’il la suit toujours.

Il est là. Il s’accroche.  Et à chaque fois la gueule de Vénus s’ouvre un peu plus comme elle lui offre un sourire typiquement canin.

Elle est fière de son maitre. Lui aussi se sent fier, pourtant il a envie de chialer. Il ne sait pas combien de temps il va tenir, si même toute cette marche a un sens.

Peut-être va-t-il crever avant de trouver le village, mais au moins il aura essayé.

La vision fugace de son corps inanimé, couvert de sang se plante dans son esprit, aussi réaliste que s’il avait une photo sous les yeux. Il commence à tanguer et se reprend de justesse. Voilà qu’il commence à halluciner à présent. À moins que ce ne soit que l’effet de la fatigue.

— Je vais y arriver, dit-il à voix haute.

Il va se donner du courage. Oui c’est ce qu’il faut. Alors il commence à parler, à Vénus, à lui-même.  À chaque pas, il prononce un « aller » qui sonne comme l’encouragement d’un supporter invisible.

21 h 15.

Il est encore en train de pleurer quand il la voit. Au début, il ne fait même pas attention car elle est en bois et se fond complètement dans le paysage arboré. Mais ensuite il réalise.

Une maison. Un chalet.

Son cœur sursaute dans sa poitrine. L’adrénaline se repend dans ses veines avec une efficacité telle qu’il se sent presque capable de courir. Il avance, de plus en plus vite. Il voit la demeure se profiler entre les troncs, le 4×4 stationné devant. Une maison. Des secours ! Vénus aboie, lui continue d’avancer. Il s’écroule presque contre la porte d’entrer sur laquelle il frappe de toutes ses forces.

— Aidez-moi !

Il crie, du moins dans sa tête, mais les coups sont bien réels. Il continue de taper jusqu’à ce qu’un voile noire ne recouvre ses yeux.

Lorsqu’il se réveille il est à l’hôpital. Il identifie tout de suite le côté aseptisé des lieux, les murs blancs et la potence qui supporte plusieurs poches de liquide.

L’hôpital.

Alors il a réussi.

En tournant la tête il découvre les visages anxieux de ses parents. Jamais sa mère n’a été aussi pâle.

— Finn ? Oh mon Dieu, regarde, Jack, il est réveillé.

Comme s’il ne le savait pas, pense-t-il alors que les yeux sombres de son père se couvrent de larmes.

— Mon chéri, comment tu te sens ?

Son cœur se serre en entendant ces mots. Ils suggèrent tout l’amour de ses parents, un sentiment qu’il avait rejeté pendant des années mais qu’il avait maintenant trop besoin de sentir à nouveau.

— Ça va mieux, déclare-t-il d’une petite voix et il réalise que c’est la vérité.

Ils ont du le farcir d’antidouleurs parce qu’il ne sent plus aucune douleur. D’ailleurs les médicaments lui donnent même une sensation de légèreté qui n’est pas sans rappeler les effets d’un petit joint.

Trop cool.

— Le médecin nous a dit que tu vas bien. Tu as perdu beaucoup de sang mais heureusement aucun organe vital n’a été touché.

Elle a prononcé cette phrase d’une traite, prend juste une légère inspiration et poursuit :

— Ils ont fait un scanner à cause du choc que tu as eu à la tête, mais il n’y a pas de signe d’hémorragie. On a également remis ton épaule en place et soigné tes blessures.

Bah j’espère bien, pense-t-il mais évite toutefois de prononcer ces mots à voix haute. Ce n’est pas le moment de gâcher leurs retrouvailles par son cynisme habituel. Et ses parents semblent tellement soulagés. Son père n’a pas encore parlé, mais son regard exprime plus qu’un millier de mots.

— On a retrouvé ta voiture, mais si tu n’étais pas allé jusqu’à cette maison, poursuit toujours sa mère, on n’aurait peut-être jamais su qu’elle était là…

Elle s’interrompt, puis fond en larmes. Finn se sent gêné. Il ne l’a jamais vu pleurer, encore moins par sa faute. Il ne sait pas comment réagir, alors il se contente de répondre.

— J’aurai dû te dire où j’allais.

Elle acquiesce mais ne peut pas répondre, elle est encore trop bouleversée. Son père pose sa main sur son bras.

— Tu as été très courageux.

— C’est Vénus, explique-t-il. C’est elle qui m’a poussé à continuer, même quand c’était trop dur…

Il repense aux moments terribles qui avaient rythmés son avancée, à toutes ces fois où il avait voulu jeter l’éponge.

— Je crois pas que j’aurais réussi sans elle.

Sa mère relève les yeux vers lui. Son visage est défait.

— Mon chéri, mais de quoi est-ce que tu parles ?

Elle ne comprend pas. Bien sûr, elle n’était pas là, avec eux.

— Elle m’a sauvé. Où es-ce qu’elle est ? Vous l’avez laissée à la maison ?

La présence de sa chienne lui manque. Après ce qu’elle a fait pour lui, il lui tarde de la revoir.

— Finn…

Son père resserre un peu plus son bras, qu’il secoue légèrement.

— Je suis désolé mon garçon mais Vénus est morte. On a retrouvé son corps dans la voiture. Elle n’a pas survécu à l’accident.

Sa bouche devient sèche. Il ferme les yeux, revoit sa chienne, se souvient de son soutien tout au long de leur odyssée. Mais si elle était morte…

— Elle n’a pas souffert, poursuit son père. Et maintenant je suis sûr qu’elle veille sur toi, depuis là-haut.

Oui, pense Finn. Oui, elle continue de veiller sur moi.

FIN

 

Artiste choisi : Pour la contrainte vous aurez peut-être reconnu le groupe Indochine et les chansons suivantes :

  • College Boy (L’Étudiant)
  • Vénus
  • Les Portes du soir
  • L’Aventurier
  • Alice et June

*

L’Auteur : Marion Grenier a déjà à son actif un premier roman fantastique, Entasis, et planche actuellement sur le second. Elle est passionnée de séries TV en tout genre, de mangas et de Formule 1. Son blog se trouve sur http://mariongrenier.blogspot.fr/

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3 thoughts on “L’Étudiant, par Marion Grenier

  1. La tension tout du long est haletante, et la chute fonctionne à merveille !

  2. Rien à redire, Jason a dit tout ce qu’il faut ! Bravo Marion ! 🙂

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