La Forêt des Rois, par Jérôme Cigut

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

Ta Prohm at Angkor / Thomas Brown / Wikimedia Commons

 À Tinnato, les morts se mêlent souvent aux vivants, mais le fleuve délimite clairement leurs cités respectives : c’est ce que j’ai appris très vite, peu après mon arrivée. Les Tinnatins ne s’étonnent pas de cette situation, qui pourtant distingue leur ville de toutes celles que j’ai connues : quand l’un de leurs concitoyens adopte soudain un comportement curieux ou aberrant, ils acceptent qu’il s’agisse d’une possession par un esprit. Tel est le pouvoir de la nécropole nobiliaire qui s’étend de l’autre côté du Styx — la Forêt des Rois.

Les Tinnatins n’y pensent presque jamais, mais il n’est pas d’étranger qui ne ressente le bois comme une menace, toujours présente à l’arrière de sa conscience — le risque perpétuel que quelqu’un prenne subitement le contrôle de votre corps et de votre esprit pour ses propres desseins, afin de prolonger sa vie par procuration. Même moi qui habitais à Tinnato depuis de longues années, je ne pouvais suivre les rives du fleuve, comme aujourd’hui, sans frissonner en apercevant les flèches de marbre qui dépassaient des arbres de l’autre côté des eaux.

Il ne faisait pas encore tout à fait jour et personne d’autre n’arpentait les berges. Sur la grève, les pêcheurs dormaient à l’abri de leurs barques retournées, tandis que plus loin, les fiers voiliers des marchands dérivaient à l’ancrage sur les flots paresseux. Cela donnait à Tinnato l’apparence d’une ville fantôme, mais je savais qu’il s’agissait d’une illusion. D’ici quelques moments, on repousserait les paillasses, remouillerait les bateaux, pour que bien vite tout cet espace s’emplisse d’étals, de commerçants et de clients. La certitude que tout ceci reviendrait bientôt à la vie me rasséréna un peu.

Le domestique bossu qui m’accompagnait se racla la gorge. Je fis un geste pour l’apaiser :

— Pardonnez-moi, j’avais oublié votre présence, et je me perds souvent dans mes pensées lorsque je marche seul.

Cet homme, le valet du comte Grazzo, m’avait réveillé avant l’aube pour me prier de venir au plus vite auprès de son maître. Malgré mon rang de Haut Constable — chef de la police tinnatine —, personne n’avait jugé utile de me fournir plus d’informations. Je détestais ce genre de sommations, mais cela ne les empêchait pas d’être monnaie courante avec les riches et les puissants.

Le serviteur clopin-clopant à côté de moi, nous laissâmes les berges derrière nous et nous enfonçâmes dans les quartiers de pierre et de brique des résidences nobiliaires.

Le Palais Grazzo se dressait sur l’une des plus grandes places de la ville, en face de la statue du Commandeur, le symbole de Tinnato et de sa fierté. Celui-ci avait régné plus deux cents ans auparavant, marquant si profondément les lieux que bien des habitants parlaient de lui comme s’ils l’avaient connu. Ce qui était bien sûr possible, avec tous les esprits qui revenaient chaque année de la nécropole.

Le palais du comte était sans conteste l’un des plus imposants de la ville. Occupant avec ses jardins l’intégralité d’un pâté de maisons, il dépassait d’un étage tous les bâtiments alentour et présentait l’une des façades les plus ornées de la région. Sur trois niveaux, des mécanismes d’une infinie précision faisaient lentement pivoter un immense assemblage de pentagrammes, de runes et de symboles en cuivre et en métaux précieux, afin de s’adapter à chaque instant à la position de la lune, du soleil et des astres. Si les nobles étaient les seuls à profiter des bénéfices de la réincarnation, aucun ne tenait à en faire les frais : d’où tous ces systèmes et ces amulettes que ceux qui le pouvaient s’arrachaient à prix d’or sur les marchés occultes de la ville, et qui étaient censés repousser les fantômes.

La seule autre façon d’éviter la possession était de souffrir d’une tare quelconque, car les esprits des nobles préféraient les corps jeunes et bien portants. C’était aussi la raison pour laquelle les domestiques les plus recherchés étaient les plus laids, comme le bossu qui m’accompagnait.

Je frappai à un heurtoir de bronze et reculai d’un pas. Après quelques instants, un regard borgne apparut derrière le judas.

— Je suis le Constable Romero, le comte m’a fait mander.

— Oui Monsieur, veuillez me suivre.

Ouvrant la porte, le serviteur me mena à travers les couloirs obscurs de la demeure.

Des portraits d’ancêtres couvraient les murs du sol au plafond, certains même empilés en plusieurs couches au point d’en rendre le passage difficile. Beaucoup portaient un bandeau de velours noir en travers, une façon de noter que la personne à leur effigie était déjà revenue et repartie, cette fois en général pour de bon : la plupart des esprits ne restaient que le temps de terminer une tâche qui leur avait particulièrement tenu à cœur de leur vivant, comme construire une demeure, marier un enfant, ou ruiner un concurrent.

Nous débouchâmes enfin sur un salon baigné de lumière. Le comte m’y attendait, vêtu d’un costume de brocart pourpre. Assis à la table, un médecin en robe noire mélangeait dans un mortier des ingrédients tirés de sa sacoche, tandis que plus loin, une sévère matrone éventait une jeune fille étendue sur une ottomane, évanouie.

— Romero, merci d’être venu.

D’un geste, il congédia le bossu, puis m’invita à m’approcher des deux femmes.

— Voici ma fille, Élisa, et notre gouvernante Marta. Elles rentraient tard cette nuit d’une visite à un parent lorsqu’on a sauvagement agressé leur calèche, à seulement deux pas d’ici. Je veux que vous retrouviez le coupable.

J’opinai.

— Avez-vous aperçu votre agresseur ?

— C’était un démon, souffla la matrone en se tournant vers nous. Un démon en personne, Constable Romero !

Je vis que la jeune fille s’était réveillée et acquiesçait doucement, encore trop faible pour parler. Je m’approchai et m’efforçai de retrouver un peu de la tendresse qui m’avait abandonnée après toutes ces années de métier :

— Racontez-moi ce que vous avez vu, Mademoiselle.

— C’était un spectre, Monsieur le Constable… Un spectre, sorti du fond de l’enfer.

Les morts avaient beau arpenter les rues de Tinnato, tous ceux que je connaissais profitaient du confort d’un corps vivant. J’exprimai donc mes doutes aussi subtilement que possible :

— Je comprends le calvaire que vous avez subi, mais je vous prie : expliquez-moi ce qui s’est passé, étape par étape.

La jeune Élisa demanda à sa gouvernante de l’aider à se redresser et de lui servir un peu d’eau, puis elle m’exposa leur mésaventure.

— Nous étions sur le point d’atteindre le palais, hier soir, lorsque les chevaux s’arrêtèrent net et se mirent à hennir. En jetant un œil par la fenêtre, je pouvais reconnaître la statue du Commandeur, plongée dans une brume épaisse. Au même instant, je sentis un choc secouer la calèche, et j’entendis notre cocher pousser un cri horrible.

— On l’a retrouvé une dizaine de mètres plus loin, assommé et l’épaule démise, ajouta le comte. Les deux gardes qui se tenaient à l’arrière ont eux aussi été arrachés de leur siège.

— Terrifiée, je me tournai vers Marta dans l’espoir qu’elle sache comment réagir. Et c’est alors, par la fenêtre de la calèche, que je vis…

Elle pâlit.

— C’est alors que nous l’avons vu, Constable Romero, poursuivit la gouvernante. Un long filament de fumée s’est aggloméré devant notre fenêtre et a formé un visage fantomatique, presque dénué de traits hormis deux yeux sombres et profonds comme des puits. Lorsqu’il a aperçu Élisa, ceux-ci se sont soudains élargis. Il a poussé un hurlement, a tenté de s’emparer d’elle — et a aussitôt bondi en arrière, comme frappé par la foudre.

— Et ensuite ? demandai-je.

— C’est tout, M. le Constable. Le spectre s’est évanoui dans le brouillard, et les hommes de M. le Comte sont venus nous secourir.

— Un spectre, répétai-je.

Les deux femmes hochèrent la tête.

— Et quel genre d’arme tenait-il ? » demandai-je, en m’efforçant de gommer toute trace de sarcasme de ma voix.

La gouvernante me lança un regard noir :

— Vous ne nous croyez pas…

Je cherchai quoi répondre, mais le comte me prit par le bras et m’emmena dans le couloir, fermant la porte derrière nous :

— Leurs nerfs ont été mis à dure épreuve.

— En effet. Je repasserai lorsqu’elles iront mieux. Dans l’intervalle, m’autorisez-vous à parler à votre cocher ?

— Vous perdrez votre temps. Il n’a rien vu.

— C’est bien pratique pour lui.

Grazzo fronça les sourcils :

— Je ne vous suis pas.

— Voici la situation telle que je la vois : il est tard, il fait nuit, il y a de la brume. Votre cocher est fatigué, il dort à moitié, laissant la bride sur le col de ses chevaux. Soudain, quelque chose les surprend, ils hennissent et se braquent. Le cocher et les deux gardes sont déstabilisés et chutent. Pendant ce temps, les deux passagères sont terrorisées, et lorsqu’elles aperçoivent un passant — ou une simple volute dans le brouillard — elles croient voir un fantôme et s’évanouissent. Qu’en pensez-vous ?

— Que vous êtes un crétin, Romero. Regardez ceci.

Il sortit un objet de sa poche pour me le tendre. Il semblait s’agir d’une sorte de médaille en or, mais sans forme définissable.

— Qu’est-ce ? demandai-je.

— Jusqu’à hier soir, ceci était une amulette qui ornait le cou de ma fille. Au contact de ce spectre, elle a fondu jusqu’à ne plus être reconnaissable. Élisa en porte une trace de brûlure sur la gorge.

Je fis la moue, ennuyé. J’essayais toujours de ne recourir au surnaturel que lorsque j’avais épuisé toutes les explications rationnelles, mais dans cette bonne ville de Tinnato, c’était souvent plus facile à dire qu’à faire.

— Vous semblez toujours dubitatif, grinça le comte d’un ton qui ne présageait rien de bon.

— C’est que les apparitions incorporelles sont excessivement rares, M. le Comte, au point d’ailleurs que beaucoup doutent qu’elles existent. Les revenants ne procèdent normalement pas ainsi.

— À personnes d’exception, événements d’exception. Et il y a autre chose que vous devriez savoir : ce n’est pas la première agression de ce type. Au cours de la dernière semaine, ce sont quatre incidents comme celui-ci qui ont eu lieu, toujours de nuit, et chaque fois tandis que les victimes circulaient aux alentours de mon palais.

Ce fut à mon tour d’être surpris.

— Personne n’est venu les déclarer.

— En effet, parce que toutes les victimes étaient des jeunes filles de bonne famille : nous avons préféré garder tout cela secret pour ne pas entacher leur réputation, même si elles n’ont pas été touchées — vous savez comment les rumeurs les plus stupides peuvent naître si vous n’y prenez pas garde. Mais nous ne sommes pas restés inactifs : nous avons posté des gardes à chaque coin de rue, surveillé tous les passages, institué des rondes ; tout cela en vain. À chaque fois, l’agresseur s’est volatilisé sous nos yeux. C’est bel et bien un spectre, Constable Romero.

Je poussai un long soupir. Un détail parmi tout ce qu’il avait dit attira soudain mon attention :

— Et chacune de ces apparitions a eu lieu autour de chez vous ? Se pourrait-il que quelqu’un vous vise, M. le Comte, ou votre fille ?

— J’avais quelques soupçons, mais l’incident d’hier soir m’a apporté la confirmation. C’est bien Élisa que l’esprit cible. Jamais il n’était allé aussi loin, jamais il n’avait essayé de toucher l’une des jeunes filles.

— Avez-vous des ennemis, M. le Comte ? Des personnes, vivantes ou décédées récemment, qui pourraient en vouloir à vous ou votre fille ?

— Non, pas récemment. Mais vous savez bien que cela ne veut rien dire : il n’y a pas de règle avec les esprits. D’aucuns peuvent mourir ce soir et se réincarner aussitôt, quand il faudra cent ans à d’autres pour revenir.

J’opinai tristement. Cette affaire se présentait mal, et je sentais que Grazzo ne me pardonnerait aucun faux-pas.

#

Je quittai le palais et me rendis au poste de police, une ancienne tour de garde qui avait été reconvertie deux siècles auparavant, lorsque le Commandeur avait déplacé les remparts pour tenir compte de la croissance de Tinnato. J’aurais préféré qu’il démantèle ce bâtiment lui aussi : ses parois inébranlables et ses étroites meurtrières étaient parfaites pour empêcher les prisonniers de s’échapper, mais elles me donnaient trop souvent l’impression de travailler au fond d’une grotte. L’obscurité et le silence m’y faisaient perdre toute notion du temps : plus d’une fois, il m’était arrivé de me plonger dans un dossier pendant quelques instants, pour découvrir à ma sortie que douze ou vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Depuis, je prenais certaines mesures.

Montant dans mon bureau, j’ouvris un tiroir et en tirai une chandelle ; puis avec mon couteau, j’en coupai un segment d’un pouce de long, que je plantai sur un bougeoir. Ce morceau ne me durerait qu’une heure ou deux, mais c’était bien plus que je ne comptais rester ici. Ainsi préparé, je gravis l’escalier jusqu’aux combles.

Cette partie de la tour avait autrefois contenu l’office de mes prédécesseurs, qui avaient élargi les arbalètrières pour laisser entrer un peu de lumière. Mais à mon arrivée, découvrant les sommiers en train de pourrir dans l’humidité des caves, je les avais fait déplacer dans le seul endroit sec du bâtiment — ici. Les étagères avaient peu à peu envahi la pièce du sol au plafond, jusqu’à recouvrir même les antiques fenêtres et replonger la salle dans le noir. Je me demandais même parfois si l’air circulait encore, tant il était chargé de l’odeur des parchemins.

Tout au fond se trouvait une armoire dont moi seul détenais la clef. J’y conservais les dossiers les plus sensibles, ceux que je ne laissais personne d’autre consulter. Le Conseil m’aurait d’ailleurs écorché vif s’ils avaient appris qui y apparaissait.

Je déverrouillai l’antique cadenas et localisai la chemise relative au comte au milieu des rayonnages. Son épaisseur me surprit, même si c’était moi qui y avais rangé chaque rapport, au fil des ans.

En apparence, Grazzo était l’un des plus solides parangons de vertu de la noblesse tinnatine : il contribuait toujours plus que sa quote-part au budget de la garde et de la police, ne comptait ni son temps ni son argent pour assister la magistrature locale, et finançait par l’entremise de son épouse bon nombre d’hospices et d’oeuvres caritatives dans la région.

Mais son dossier contait une autre histoire : le comte avait l’habitude de courir le jupon, et n’appréciait guère qu’on lui résiste. Régulièrement, une famille venait signaler l’enlèvement d’une fille ou d’une soeur, pour se rétracter quelques jours plus tard, lorsque celle-ci réapparaissait, accompagnée d’une bourse bien garnie. Les rares qui faisaient l’erreur de refuser cette compensation et de maintenir leur plainte découvraient avec horreur qu’aucun juge ne mettrait l’un de leurs pairs et amis en examen.

Se pouvait-il qu’une de ses victimes ait décidé de se venger ? Peut-être. Mais dans ce cas, pourquoi choisir une méthode aussi complexe ? L’agresseur avait la force physique de soulever trois hommes hors d’une calèche et les projeter au loin. Pourquoi n’avait-il pas alors profité de son avantage pour attenter à la jeune fille ?

Si c’étaient les amulettes des deux femmes qui l’en avaient prévenu, cela tendait à confirmer la théorie du spectre. Dans ce cas, de qui s’agissait-il ? Seuls les nobles avaient le droit d’être ensevelis dans la nécropole forestière, et donc de bénéficier des pouvoirs thanaturgiques de son sol. Or j’eus beau parcourir le dossier en entier, je ne vis pas la moindre piste en ce sens : on pouvait reprocher beaucoup de choses au comte, mais pas d’être suffisamment stupide pour s’en prendre à ses pairs.

Était-ce donc un spectre roturier ? Personne n’avait jamais entendu parler de cela…

Poussant un soupir, j’appelai Lionel, mon second, et le chargeai de se renseigner davantage sur Grazzo.

Quant à moi, j’allais tâcher de trouver un informateur spirite.

#

Le Palais des Soupirs s’étendait à l’extérieur de la ville, en bordure du fleuve. Pour qui ne connaissait pas les coutumes tinnatines, il aurait semblé la résidence d’été d’un monarque, une fantaisie aérée et plantée de nombreux arbres pour apporter de l’ombre et un peu de fraîcheur. Que le palais se dresse au point le plus étroit du fleuve, juste en face de la Forêt des Rois, n’était évidemment pas une coïncidence.

Deux gardes se tenaient à l’entrée, deux anciens soldats au teint cuivré et à la barbe blanche finement taillée, qu’on avait postés là en récompense de leurs états de service. Ils reconnurent mon uniforme et acceptèrent mes explications sans broncher. Lentement, le portail de bronze ouvragé s’ouvrit devant moi.

Si le Palais des Soupirs était bien une résidence digne d’un roi, il avait été conçu pour accueillir bien plus qu’un seul hôte de marque. J’en croisai plusieurs dans les allées, prenant le soleil dans leurs longues robes immaculées, palabrant entre eux ou, pour certains, se baignant dans les flots limoneux. Avec un peu de chance, l’un d’eux pourrait me renseigner ; mais pour déterminer lequel, je devais m’entretenir avec la maîtresse des lieux, la Gardienne du Registre.

Comme à son habitude, elle se leva lorsque j’entrai dans son office et m’accueillit avec déférence :

— Je m’appelle Dolores Nugen, Votre Éminence. À qui ai-je affaire, et comment puis-je vous aider ?

Je secouai la tête.

— Je suis toujours le Constable Romero, Dolores. Pas besoin de vous déranger pour moi.

Elle m’adressa quand même le plus radieux des sourires en se rasseyant.

— Pardonnez-moi, Constable. La plupart de ceux qui viennent ici sont possédés par un esprit, et cela peut toucher n’importe qui. Je suis toutefois contente de vous revoir. Que puis-je faire pour vous ?

— Comme d’habitude, j’aimerais me tenir au courant de ce qui se passe en forêt. Pourriez-vous me présenter à vos hôtes les plus récemment arrivés ?

Elle acquiesça.

— Bien sûr, Constable, tout ce qu’il vous faudra.

#

 Nul ne se souvenait plus de quand le Palais des Soupirs avait été érigé. Sans doute, quelques millénaires auparavant, un sanctuaire se dressait déjà là, fait de simples roseaux noués, pour accueillir les possédés dont la famille ne pouvait ou ne voulait pas s’occuper. Mais à mesure que la population de Tinnato et le nombre de ses illustres décédés avaient crû, des arrangements plus importants s’étaient avérés nécessaires.

En théorie, un possédé pouvait espérer être reconnu par une maison nobiliaire et accueilli en son sein. Tout le temps que durerait sa possession, il serait traité selon son rang et ses aptitudes ; plus d’une famille devait ainsi sa richesse à un ancêtre particulièrement rusé, revenu décennie après décennie pour encadrer le développement de ses entreprises, sur les mers de l’est ou au-delà des marches de l’arrière-pays. Les proches de la personne ainsi habitée étaient eux aussi dédommagée, souvent sous la forme d’une pension : tout le monde était censé y trouver son compte.

Mais en pratique, il y avait tant de retours (y compris d’aïeuls lointains et obscurs) et de tentatives d’escroqueries que plus aucune maison ne reconnaissait tous ceux qui se présentaient à sa porte.

Pour ces revenants-là, il y avait le Palais des Soupirs.

Le bâtiment actuel pouvait héberger plus de trois mille résidents, pas exactement dans le luxe, mais dans un confort que beaucoup de Tinnatins enviaient. Dolores m’avait confié qu’il n’en comptait aujourd’hui pas plus de mille, mais que cela augmentait chaque année avec le développement de la ville. Se pouvait-il qu’un jour, il y ait davantage de revenants que de Tinnatins ? Que se passerait-il alors ? Les esprits iraient-ils chercher des corps dans les villages voisins, ou bien s’empileraient-ils à plusieurs dans les mêmes vivants ? Je frissonnai.

Ou alors, peut-être hanteraient-ils à tour de rôle leur victime. Après tout, il était assez rare d’être « habité » pendant toute sa vie ; la plupart des possessions ne duraient que quelques jours ou quelques mois. Mais quand bien même : la personne ainsi investie ne gardait aucun souvenir de ce qui lui était arrivé pendant ce temps — c’était un squat pur et simple, sans loyer ni durée déterminée.

Le policier en moi se demandait souvent dans quelle mesure cette amnésie n’était pas de convenance : car si un possédé commettait un crime, qui était responsable ?

La convenance fonctionnait d’ailleurs dans les deux sens : tous les jours, des hordes de nécessiteux se présentaient aux portes du Palais, clamant être hantés par tel ou tel autre noble ancien. Ils étaient parfois admis, soit qu’ils aient convaincu les thanatologues, soit qu’ils leur aient inspiré pitié.

J’avais par conséquent quelques doutes sur la qualité des informations que j’allais rencontrer. Allais-je parler à un authentique revenant ou à un imposteur ?

Dolores amena devant moi cinq de ses pensionnaires les plus récents. J’en éliminai aussitôt deux qui semblaient trop séniles pour comprendre ce que je leur disais. Les trois autres s’installèrent devant moi avec un fin sourire qui n’augurait rien de bon. Sur mes gardes, je leur expliquai le motif de ma venue.

— J’aimerais savoir : lorsque de votre séjour dans la Forêt, avez-vous entendu parler d’un esprit qui pourrait en vouloir au Comte Grazzo ?

L’un après l’autre, les trois pensionnaires secouèrent la tête, sans se départir de leur petit rictus.

— Vous devez bien avoir entendu quelque chose…

Le plus grand d’entre eux, dont le maintien trahissait un passé militaire, planta son regard droit dans le mien :

— Nous ne parlerons pas, Constable Romero. N’insistez pas.

J’en restai bouche bée : dans quelle affaire avais-je mis les pieds, pour que les esprits eux-mêmes me fassent des cachotteries ?

#

Il faisait nuit lorsque j’atteignis mon logement, tout au fond du Prato, un ancien marécage qui avait été drainé et envahi par les habitations des moins fortunés. Avec mon salaire, j’aurais pu résider dans un quartier plus présentable, mais j’aimais l’ambiance de mon voisinage, plus représentative du vrai Tinnato, pas celui des nobles, ossifié dans le marbre et le grès. Qui plus est, j’avais maintes fois constaté que les citadins étaient davantage disposés à partager leurs informations avec quelqu’un qui vivait parmi eux.

À la lueur de ma lampe, je découvris mon second devant ma porte, en train de m’attendre.

— Désolé, Constable, personne n’a été en mesure de me nommer le moindre ennemi du comte parmi les nobles. Il est trop malin pour cela, trop fin politique. Par contre, le district sud m’a indiqué qu’il aurait fait une nouvelle victime la semaine dernière. Une jeune femme, Doris Enaya, qui allait bientôt se marier. Après qu’elle a repoussé ses avances, il l’a fait enlever par ses hommes. Elle est rentrée le lendemain sur une charrette, étranglée.

C’était ce que je craignais : volontairement ou non, le comte avait fini par aller trop loin.

— Et la famille n’a pas porté plainte ?

— Si, mais le juge a refusé les charges pour insuffisance de preuves. « Hormis quelques témoignages peu dignes de foi, rien ne permet de mettre en doute l’innocence du comte », m’a-t-il déclaré.

Même à ce niveau d’abjection, les tribunaux continuaient à soutenir Grazzo. Cela augurait très mal de la suite de mon enquête.

— Rien d’autre ?

— Non. Enfin, si. Lorsque j’ai voulu interroger le fiancé de la jeune fille pour obtenir sa version des faits, on m’a dit qu’il avait disparu depuis quelques jours. J’ai trouvé cela étrange.

— Pourrait-il être celui qui a commis toutes ces agressions ?

— Pas dans son état. Les hommes du comte l’ont rossé jusqu’au sang lorsqu’il a tenté de s’opposer au rapt. Je doute qu’il ait la force de s’attaquer à une calèche, encore moins de soulever et projeter deux gardes et un cocher.

— Je vois. Merci pour tout ceci, Lionel. Gardez l’œil ouvert et tenez-moi au courant si le fiancé vient quand même à réapparaître.

Je lui souhaitai bonne nuit et allai me coucher.

Quelque part alentour, des grenouilles croassaient, un signe que le Prato n’avait pas encore totalement abandonné sa nature de marécage.

#

Mon repos fut de courte durée. Une nouvelle fois, avant même le lever du soleil, le valet bossu vint m’ordonner de le suivre jusqu’au palais Grazzo.

— C’est encore arrivé ! tonna le comte à mon arrivée.

— Une autre agression ?

— Non ! Une apparition ! Et cette fois devant la fenêtre de ma fille !

Je hochai la tête.

— C’est donc bien à elle qu’on en veut. J’imagine que vous avez pleine confiance dans les pentacles qui protègent votre résidence ?

— Vous ne comprenez pas le problème, Romero. Ces symboles et ces amulettes repoussent les tentatives de possession. Mais ils ne servent à rien contre un esprit qui se contente de rester dehors ! Ma fille est terrifiée, elle refuse d’ouvrir ses rideaux ou même de sortir de sa chambre. Quant à sa gouvernante, elle a donné sa démission, et d’autres domestiques parlent de la suivre ! C’est intolérable !

Il planta son index contre mon torse et m’énonça son ultimatum :

— Vous avez vingt-quatre heures pour résoudre cette affaire, Constable. Sinon, je vous remplace enfin par quelqu’un de plus compétent.

 #

J’étais en route vers le poste, me demandant comment j’allais me sortir de cette affaire, lorsque quelqu’un souffla mon nom depuis une ruelle mal éclairée.

— Constable Romero !

Surpris, je me tournai vers la voix.

— Plus près ! Approchez, ou ils risquent de me voir !

Je fis quelques pas et aperçus un jeune homme caché derrière une barrique. Il faisait peine à voir, couvert d’hématomes le bras en écharpe.

— Qui es-tu, et que t’est-il arrivé, mon garçon ?

— Je sais que vous enquêtez sur le spectre, Constable, et je dois vous avouer : c’est moi qui en suis responsable.

Je haussai les sourcils : mal en point comme il était, cela me semblait plus que douteux.

— Comment ça ?

— Je vais tout vous raconter, mais trouvons d’abord un endroit moins exposé.

Je le suivis à travers les ruelles jusqu’à une auberge crasseuse où quelques clients écoutaient un ménestrel en buvant. Là, je commandai une bouteille de vin et deux verres.

— Maintenant explique-moi de quoi il retourne.

— Je m’appelle Mathias, Constable, et jusqu’à la semaine dernière, j’étais le plus heureux des hommes. Ma fiancée Doris et moi allions nous marier et ouvrir une échoppe sur les berges.

— Laisse-moi deviner : et là, le comte a aperçu ta fiancée.

— En effet.

Je m’en doutais déjà, mais j’avais maintenant la confirmation que je tenais le fiancé. De contentement, j’avalai une rasade de vin et grimaçai : il avait tourné au vinaigre. Mais les autres clients autour de nous ne semblaient guère s’en soucier, tous absorbés par le spectacle : quand la musique est bonne, peu importe la boisson.

— J’ai appris toute cette histoire, déclarai-je. Je suis désolé que le tribunal ait refusé votre plainte. S’il n’en tenait qu’à moi, les choses ne se passeraient pas de cette manière.

— Ce n’est pas de votre faute. Mais il faut que je vous raconte ce qui s’est produit ensuite. Nous avons enterré Doris le lendemain, dans le cimetière des Champs d’Ouest, celui qui est ouvert au commun. Mais je suis revenu le soir même avec deux acolytes, et nous avons retiré le cercueil de la fosse. Puis, sous le couvert de la nuit, nous l’avons emmené de l’autre côté du fleuve, dans un tombeau de la nécropole.

J’écarquillai les yeux mais il m’arrêta :

— Il faut que vous me compreniez, Constable. Je sais bien qu’il est interdit aux roturiers de mettre le pied dans la nécropole, encore plus de nuit. Mais j’étais éperdu de douleur, et je ne souhaitais qu’une seule chose : que Doris revienne et que nous puissions nous marier, comme prévu. Pourquoi ce privilège serait-il réservé aux nobles, surtout quand une mort est de leur faute ?

J’opinai ; mais il n’était pas en notre pouvoir de changer les lois de Tinnato, fixées depuis des siècles par des personnes… qui repassaient à l’occasion pour vérifier leur application.

— J’ai attendu trois jours et trois nuits, mais Doris n’est pas revenue. Puis j’ai entendu parler des apparitions du spectre autour du Palais Grazzo… J’ai alors pris peur, et je me suis enfui. Ce n’est qu’hier que j’ai enfin trouvé le courage de retraverser le fleuve. Je voulais retirer le cercueil du tombeau afin de faire cesser tout cela.

« Mais elle m’est apparue, Constable. Doris m’est apparue. Et elle m’a dit qu’elle avait un plan ; mais pour cela, nous avons besoin de votre aide. »

Je fronçai les sourcils.

— Quel genre de plan, exactement ?

#

 — Comment ?

La surprise et l’outrage du comte étaient à leur comble.

— Vous voulez me faire croire qu’un faquin a eu l’effronterie de profaner un tombeau nobiliaire avec la dépouille de sa ribaude ?

— C’est exactement cela, acquiesçai-je.

— Et que celle-ci — une roturière — aurait alors réussi à projeter un spectre jusqu’ici ? Mais c’est ridicule, Romero, ridicule ! Tout le monde sait que les manants n’ont pas d’esprit !

— C’est pourtant ce qui semble s’être produit. Mes sources au Palais des Soupirs me le confirment.

— Et pourquoi s’en prend-il à ma fille et à moi ?

Je haussai les épaules.

— Vous êtes une des personnalités les plus connues de Tinnato, il n’y a sans doute aucune autre raison.

Il s’affala sur un fauteuil, ébahi.

— On aura tout entendu. De quel caveau s’agit-il, le savez-vous ?

— Oui, le coupable a tout avoué. Nous allons procéder aux fouilles cet après-midi et retirer le cercueil.

— Parfait. J’exige d’être présent sur place.

— Je n’en attendais pas moins de vous, M. le Comte, répondis-je en souriant.

Le soleil avait dépassé son zénith lorsque nous embarquâmes sur le bac. À bord se trouvait déjà un groupe de thanatologues et de prêtres, ainsi que les douze nobles qui dirigeaient la ville. Le comte écarquilla les yeux en les apercevant :

— Vous avez fait venir le Conseil ?

— Oui. Toute cette histoire est sacrilège, il faut nous assurer que tous les rites sont respectés. J’ai préféré prendre toutes les précautions.

Grazzo se contenta de grogner, mécontent.

J’avais emmené quelques hommes avec moi, pour porter le cercueil une fois que nous l’aurions retrouvé. Le comte était lui aussi suivi de quelques gardes. Il regarda autour de nous et haussa un sourcil :

— Et où est le malandrin qui est la cause de tout ceci ?

— Nous avons dû le laisser au poste. Après ses aveux, il n’était pas en état de se déplacer immédiatement. Mais ne vous inquiétez pas, il nous a donné toutes les informations nécessaires pour retrouver le caveau.

— Je l’espère pour vous, Romero. C’est votre carrière que vous jouez.

Puis il partit discuter avec les membres du Conseil, ses pairs.

C’était marée haute et le fleuve était à son plus large. Il fallut une bonne heure aux rameurs du bac pour nous faire traverser, luttant contre le courant.

Un sentiment d’angoisse s’éleva en moi à l’approche de la forêt. Ce lieu n’était pas fait pour les vivants. Les seuls qui s’y aventuraient venaient pour les enterrements, et s’assuraient toujours d’avoir assez de temps devant eux pour rentrer en ville avant la nuit.

Alors que ce que je m’apprêtais à faire…

Une fois le bac arrimé au ponton de marbre de l’autre rive, je sortis un papier de ma poche.

— Et donc voici les indications du prévenu.

Je le dépliai, commençai à le lire, et feignis la surprise.

— Il semblerait que j’aie fait une erreur. Ce n’est pas le bon rapport.

— Romero… gronda le comte.

— Mais je pense pouvoir retrouver l’endroit de mémoire. Suivez-moi, je vous prie.

Et je les menai à travers la nécropole.

En plein jour, la Forêt des Rois était plus plaisante que je ne m’y attendais. Un réseau d’allées partait du débarcadère et adoptait bien vite un plan en damier. Les ronces et les arbres géants avaient envahi la plupart des caveaux, mais les rayons du soleil perçaient encore souvent à travers les branchages. Dans une trouée, j’aperçus un écureuil occupé à ramasser des noix. Il nous regarda passer sans manifester la moindre crainte ; mais peut-être avait-il vu bien pire, à la nuit tombée…

— Comment allons-nous reconnaître le tombeau, exactement ? s’enquit le comte en m’approchant.

— Le coupable m’en a donné une assez bonne description, il suffira d’un signe ou deux pour que je l’identifie…

Je serpentai à travers la nécropole pendant plus d’une heure, les prêtres et les nobles en procession derrière moi, avant d’admettre que j’étais perdu.

— Je crains de ne plus me souvenir d’où se trouve le tombeau. Pourtant je sais qu’il n’est pas loin… Si nous nous y mettons tous, nous devrions pouvoir inspecter chacun des caveaux de façon méthodique. Pendant ce temps, je vais charger un de mes hommes de chercher le prisonnier en ville.

Le comte écumait de rage, mais il ne pouvait rien faire : nous étions déjà sur place.

Nous passâmes trois heures à fouiller les environs, pendant lesquelles je m’assurai que personne ne s’approchait trop du bon emplacement.

Lorsque le bac revint enfin avec à son bord Lionel et Mathias, les regards de chacun étaient fixés sur le soleil déclinant.

— Suivez-moi, déclara le fiancé.

Nous lui emboîtâmes le pas, le long d’un sentier que nous avions jusque-là négligé d’arpenter. J’adressai mes sourires les plus navrés au comte et aux membres du Conseil. Grazzo secoua la tête, furieux.

Le fiancé nous amena devant un mausolée envahi par le lierre et les herbes folles, dont la porte de fer forgé bâillait, visiblement forcée au pied-de-biche.

Tout au désir de protéger sa fille et de quitter la Forêt le plus vite possible, Grazzo voulut s’y précipiter, mais un thanatologue l’arrêta :

— Un instant. Il y a des formes à respecter avant d’entrer dans une tombe, certains rituels.

Le comte grinça des dents mais dut s’incliner. Les prêtres allumèrent un encensoir et entamèrent leur liturgie. Pendant ce temps, comme tous les autres, je surveillai l’assombrissement du ciel à travers les branchages : allions-nous être à temps pour le final ?

Je jetai un regard au comte et vis qu’il suait à grosses gouttes.

À l’ouest, sur les montagnes, le soleil tournait au rouge sang… Mais était-il déjà assez tard ? Tout cela suffirait-il ?

L’office s’acheva et le Conseil me fit signe d’envoyer mes hommes dans le caveau.

— Vous êtes sûr que c’est prudent ? Nous avons bien fait tout ce qu’il fallait ?

— Romero, cessez de tergiverser ! tonna le comte.

À regret, je me dirigeai à l’intérieur.

Les racines des arbres alentour avaient poussé à travers les murs du monument, mais nous trouvâmes le cercueil de Doris presque tout de suite, là où Mathias nous avait dit qu’il l’avait posé. À mon grand soulagement, je constatai qu’il était toujours clos.

Il n’était plus temps de reculer. Nous soulevâmes le coffre — léger, si léger — et l’amenâmes à l’extérieur.

En comparaison avec le caveau, il faisait encore clair dehors. Je crus que tout était raté…

Et là, je les entendis.

— Comte Grazzo !

Ils émergèrent des bois, se détachant des ombres ou de la brume qui commençait à s’élever entre les arbres. Ils n’avaient pas de corps, simples formes à travers lesquelles nous pouvions voir la végétation derrière eux, mais en ce lieu, leur terrain, je sentais qu’ils pouvaient se rendre aussi tangibles qu’ils le souhaitaient. Les amulettes aussi n’auraient plus la moindre utilité. Ils s’approchèrent, sûrs d’eux, l’image même de la puissance et de la dignité, tels qu’ils avaient été sculptés dans le marbre et le grès, le granite et l’albâtre.

Et à leur tête se trouvait le Commandeur.

Les membres du Conseil étaient tétanisés. Ils pouvaient reconnaître leurs propres ancêtres, ceux dont les portraits ornaient les murs de leurs palais, sous le regard desquels ils avaient grandi.

— Comte Grazzo, la pauvre Doris nous a raconté ce que vous lui avez fait subir, déclara le Commandeur. Une telle conduite est indigne d’un noble. La justice des vivants s’étant montrée incapable de le faire, nous sommes venus pour vous punir.

Le comte essaya de s’échapper, mais deux spectres le saisirent par les bras et le retinrent. D’autres ombres apparurent pour empêcher ses hommes de dégainer leurs armes.

— En châtiment de vos actes, nous avons décidé de vous priver du droit de revenir. Et cette peine est exécutoire immédiatement.

— Non ! hurla le comte — mais trop tard.

Emporté par les ombres, il disparut dans la nuit. Avec un frisson, je reconnus leur direction : celle des Champs d’Onyx, un terrain accidenté qui jouxtait la Forêt mais qui ne bénéficiait pas de son pouvoir. C’était là, au pied des falaises de chalcédoine que les nobles inhumaient leurs ancêtres un peu trop gênants, ceux qu’ils ne voulaient surtout pas voir se réincarner.

Après un instant, un long cri dans le lointain, celui d’un homme en chute libre, confirma mon horrible intuition.

Une autre forme émergea alors d’entre les arbres, celle-ci blanche et lumineuse.

— Doris ! s’écria Mathias en s’élançant vers elle. Personne ne le retint.

— Jeune fille, poursuivit le Commandeur, nous avons écouté ton histoire, et, par exception à la loi ancestrale, nous t’avons offert de te laisser te réincarner pour rejoindre ton aimé. Tu as refusé, préférant appliquer ton propre stratagème pour obtenir le châtiment de ton meurtrier. J’étais dubitatif, mais je reconnais maintenant la justesse de ton raisonnement : en effrayant sa fille, tu as sorti Grazzo de son palais et l’as attiré ici où ses amulettes ne le protègeraient plus. Tu as désormais obtenu justice ; mais celle-ci n’équivaut pas à réparation. Aussi pour la deuxième et dernière fois, je te le propose : veux-tu prendre un corps pour compenser celui que tu as perdu ?

— Nous sommes disposés à lui donner celui de la fille du comte, annonça le président du Conseil, la voix un peu plus aiguë que dans mon souvenir.

— Comme je vous l’ai dit la première fois, je ne veux pas du corps d’une autre, répondit la jeune fille. J’ai eu ma chance, ma vie, elle s’est achevée trop tôt — mais je ne peux pas priver autrui de la sienne. Je n’en ai pas le droit.

— Doris ! s’étrangla le jeune homme.

— Je suis désolée. Je voudrais rester, mais ce ne serait pas juste. Je dois m’en aller… Mais je t’aimerai quand même.

Mathias ne sut pas quoi répondre, et personne n’avait le cœur à abréger ses adieux à sa fiancée. C’est au Commandeur, un peu gêné lui aussi, que revint cette triste tâche :

— Allez, mon garçon, il faut la laisser partir et rejoindre le monde des vivants désormais.

Nous reculâmes donc lentement jusqu’au débarcadère, pour leur permettre de s’embrasser une dernière fois sous la lune glacée. Puis, tous ensemble, en silence, nous reprîmes le bac vers Tinnato. Un de mes hommes fit mine de repasser les menottes au jeune homme, mais je secouai la tête et reçus l’assentiment du Duc : si les esprits n’avaient pas jugé bon de punir son acte sacrilège, ce n’était pas à nous de le faire pour eux.

Et tandis que s’éloignaient derrière nous les flèches de marbre de la Forêt des Rois, je crois que nous songeâmes tous à cet amour brisé trop tôt, à toutes les choses que chacun n’avait jamais eu le temps de faire, et à nos actes manqués.

« …Elle chantait les grenouilles
Et les princesses qui dorment au bois… »
Comme toi, J.-J. Goldman

FIN

 Artiste choisi : Jean-Jacques Goldman, avec dans l’ordre :

  • Je marche seul
  • Rouge (mais ça ne compte pas vraiment, trop facile)
  • Là-bas (idem)
  • La vie par procuration
  • Nous ne parlerons pas
  • Quand la musique est bonne
  • Il suffira d’un signe
  • À nos actes manqués
  • Et Comme toi pour la citation qui a inspiré toute l’histoire.

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L’Auteur : Jérôme Cigut. Économiste, globe-trotter, écrivain, fan de Thomas Pynchon, de James Ellroy et de Groucho Marx. Ses nouvelles ont été publiées dans New ScientistBifrost et prochainement F&SF. Il travaille actuellement sur un thriller uchronique. 

Également pour les 24 Heures de la Nouvelle : Pandatown

Blog : http://jeromecigut.com/

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3 thoughts on “La Forêt des Rois, par Jérôme Cigut

  1. Le cadre est vraiment chouette, et l’histoire est touchante, effectivement. Bravo.

  2. Oh, même idée d’artiste à ce que je vois ! 😉
    (Bravo en passant d’ailleurs pour avoir mis « la vie par procuration », c’est dur à placer)

    Très bonne atmosphère pour une très bonne histoire. On y accroche !

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