Il suffit de passer le pont, par Luce Basseterre

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

— Il suffit de passer le pont et c’est tout de suite sur la droite. Vous ne pouvez pas le rater, ses tours se voient à des lieues à la ronde. C’est bien ce qu’il a dit ?

— Oui, rétorquai-je, pour la énième fois.

Le problème avec Corne d’Auroch, ce n’est pas qu’il manque de matière grise, en fait, il possède une mémoire d’éléphant, mais que certaines de ses connexions se font des nœuds.

Déjà ce satané pont, il a fallu le trouver. Ensuite, c’est plutôt le genre passerelle étroite avec garde-fou de misère, et pas question de croiser quelqu’un, surtout avec en tête de file un elfe taillé façon gorille sous amphétamines. Mélanie, semi-trollesse et amie de cœur de ce grand benêt qui me sert d’associé a des airs de nymphette à ses côtés. Pour l’heure, nous avançons à la queue leu leu dans un brouillard si dense que je devine à peine le panache enrubanné de rouge de Saturne, le petit cheval de Colombine. Le son cadencé de ses sabots violente un silence aussi spectral que l’absence de décor et me fiche la chair de poule.

Impossible de savoir au-dessus de quoi nous marchons. Ni le temps passé, ni sur quoi repose ce pont. En supposant qu’il repose sur quelque chose. Nous l’avons trouvé. Vu les circonstances, on ne va pas s’en plaindre, mais pour les tours, je nourris quelque doute… à moins, bien sûr, que cette purée de pois ne se lève miraculeusement une fois ce fichu pont passé. Ce qui pour l’heure est mal barré.

La mauvaise réputation de notre commanditaire n’est plus à faire, on le surnomme même le fossoyeur, j’aurai peut-être dû rédiger mon testament avant de prendre la route. Qu’importe, je suis un voyou, celui qui a mal tourné d’après l’Oncle Archibald, je ne manquerai à personne, pas même à Colombine. On dit qu’il n’y a pas d’amour heureux, mais quand je vois Corne d’Aurochs et Mélanie, je prends quand même à espérer d’un jour gagner le cœur de ma drôlesse.

Et ce pont qui n’en finit pas !

— Pince-fesses, m’interpelle mon associé, y’a comme une ombre au tableau !

Comment peut-il discerner une ombre dans cette soupe poisseuse toute en niveau de gris ?

— Tu pourrais être plus précis ?

— Y’a du monde en face.

C’est clair que c’est plus précis, dit comme ça !

— T’es sûr que ce n’est pas un fantôme ? le relance ma mie du haut de son double poney.

— Non, il est trop solide pour un revenant. Et puis, il est tout bleu, même si ses oreilles sont aussi pointues que les miennes. Il y a des gens derrière lui. Tout plein de gens. Il veut qu’on fasse demi-tour.

— Pas question, de toute façon, Saturne ne pourra jamais se retourner. Et puis, nous ça fait des heures qu’on marche, ils ont forcément moins à rebrousser.

— Il dit qu’on est loin du compte, qu’eux ont fait quatre-vingt-quinze pour cent du chemin. Bref que c’est à nous de reculer.

— Dis à ce sale petit bonhomme qu’un vent d’hécatombe va les balayer, s’ils ne prennent pas leurs jambes à leur cou dans les plus brefs délais.

Malgré l’opacité dans laquelle nous baignons toujours, je devine la nervosité de ma Colombine. Les reflets de sa lourde hache à double tranchant me font de l’œil. Dans mon dos, Mélanie joue avec son casse-tête au risque de m’aplatir, ça sent l’orage !

— Il ne veut rien savoir, le nabot, me hurle Corne d’Auroch. Je fais quoi, je le balance par-dessus la rambarde, histoire d’apprendre la politesse aux autres ?

— Fais comme hier et embrasse-les tous pour moi !

C’est du pur bluff, bien sûr. Il ne faut cependant pas se leurrer, si les gusses ne saisissent la subtilité du message, mon elfe surdimensionné se fera un plaisir les initier au vol en piqué, façon papillons lestés. Je trouve ça quand même frustrant, de ne pas voir ce qui se passe. Trucider du gredin sans voir leurs mirettes comme de vulgaires Philistins, ce n’est pas du travail.

Et puis c’est toujours Corne d’Auroch qui s’amuse. Y a pas de raison. Les copains d’abord, oui, certes, mais j’aimerais bien participer à la baston et les filles aussi.

— Sauf le respect que je vous dois, l’ancêtre si vous ne voulez pas rejoindre votre petit copain, va falloir renoncer, gronde la voix bourrue de mon associé.

Il semblerait que nous ayons un obstacle de moins à franchir.

— Grouille un peu, l’encourage sa dulcinée, tonton Nestor nous attend.

Elle est mignonne notre Mélanie, néanmoins, je ne pense pas que Nestor nous en veuille si on tarde trop, vu qu’on est supposé l’assassiner pour lui piquer l’eau de sa claire fontaine et la ramener à notre commanditaire. En revanche, ce dernier compte sur les vertus thérapeutiques de cette fameuse source pour guérir sa douce Pénélope.

J’ignore ce qu’il est advenu du réfractaire chenu, mais notre petite équipe peut enfin reprendre sa progression. Pour corser encore l’aventure, une nuit d’encre s’ajoute au brouillard. Les pensées des morts se mêlent aux cris de bestioles volantes quand enfin nous sentons la mauvaise herbe d’un talus plier sous nos bottes.

Une lune timide perce brume et nous autorise à voir plus loin que le bout de notre nez. Sous un grand chêne s’agglutinent des moutons. Panurge, leur vieux berger nous jette des regards haineux, et je découvre en même temps que lui que son avorton bleuté gît soigneusement bâillonné en travers de la selle de ma bien-aimée. J’en ressens le vif déplaisir de celui qui a manqué un épisode essentiel de son feuilleton favori.

Pour ce qui est des tours, j’ai beau m’escagasser les yeux, je ne les vois pas.

— Le verger du roi Louis, c’est par là ?

Mélanie pose sa question sans se préoccuper de la trouille qu’elle inspire à son interlocuteur dans son joli costume rose fuchsia.

— Oui, oui, bredouille-t-il en réponse.

J’en déduis que le chemin indiqué nous conduira droit dans le repère de tonton Nestor. On n’imaginerait pas à la regarder que notre semi-trollesse soit capable d’une telle finesse de jugement.

Les derniers lambeaux de la brume traîtresse nous lâchent justement lorsque nous en aurions besoin pour couvrir notre approche. Un soleil radieux se lève, mais le temps ne fait rien à l’affaire, toujours pas de tours en vue. Je connais un mécréant de commanditaire qui va se manger son bulletin de santé, s’il s’avise de nous faire des difficultés à la réception de son carafon flotte ! Parce que désolé, sa quête sent l’abus de confiance manifeste. Déjà cette forêt, que ce malhonnête qualifiait de verdoyante et qui s’est avérée sournoise, ses branches plongeant vers nous pour tenter de nous dévorer au passage. Ensuite ce pont qu’il suffisait d’emprunter et maintenant ces tours plus que fumeuses.

— Et si le vieux nous avait dit vrai ? s’inquiète Corne d’Auroch.

— Tu le vois le verger du roi, toi ?! Moi pas.

— Du calme, les tourtereaux, je vote pour une pause. Cette clairière est des plus sympathique, installons-nous.

Après un petit casse-croûte, je m’allonge avec la ferme intention de reprendre quelques forces.

— Ne vous attardez en aucun cas, le grand Pan sévit sur ces terres, son humour est aussi retors que ses préférences sont douteuses, nous rappelle l’elfe

— Vu ce que valent ses autres directives…

Je n’ai pas senti le sommeil venir. Pourtant, je ne peux que rêver, les bois se sont dispersés pour laisser place à des ruines. De minuscules petits faunes armés d’épuisette courent après des poissons volants sous le regard bien veillant d’un monstrueux dragon.

— Salut Pince-fesse, tu sais te faire désirer, toi !

— Pardon, qui me parle ?

— Qui veux-tu ?

L’énorme tête s’est tournée vers moi et me fixe d’un air narquois.

— Nestor Tourangelle de morne plaine, ajoute-t-il. On m’a fait savoir que j’ai rendez-vous avec vous, en quoi puis-je vous être agréable ?

Un peu déstabilisé, je vérifie que mes compagnons assurent mes arrières. Ils ont l’air aussi décontenancés que moi, mais toute ma petite troupe est au complet. Il est vrai que notre commanditaire douteux a bien évidemment oublié de nous signaler que son vénérable tonton Nestor portait un costume d’écailles assorti à son blason. Pour les trois langues de feu, je préfère ne pas vérifier leur pertinence et jouer la prudence.

— En fait, nous souhaitons juste recueillir un peu d’eau de votre fontaine, si ce n’est pas trop vous demander.

— C’est tout ? Mais faites donc, brave chevalier.

— Méfie-toi me souffle ma Colombine, je le trouve bien trop aimable ce dragon.

Elle me passe le flacon confié par notre commanditaire et je m’avance d’un pas incertain vers la fontaine, les faunes me regardent avec un drôle d’air avant de s’écarter avec de petits rires moqueurs. Le remplissage se déroule sans mauvaise surprise comme nous n’avons aucune raison de nous éterniser et que le commanditaire nous attend, je m’empresse de remercier notre hôte et de prendre congé.

— Une seule chose, puis-je savoir pourquoi vous avez fait tout ce chemin pour venir puiser de mon eau ?

Se peut-il qu’il ignore les vertus qu’on lui prête ? Avant que je n’aie eu le temps de cogiter une réponse innocente, ne voilà pas que Mélanie raconte toute l’affaire, le roi boiteux, sa fille malade, la forêt, le pont. La Vénus callipyge soit louée, elle omet le berger et ses moutons. Le dragon écoute dubitatif.

— Elle n’a jamais possédé la moindre vertu curative cette eau, et mon neveu est bien placé pour le savoir.

— Il n’est pas réellement de votre famille ?!

— Si, pourquoi ?

J’avoue ne plus rien comprendre à toute cette histoire, à moins que…

— L’oncle Nestor ne voudra pas que vous approchiez sa précieuse fontaine, soyez prêt à le tuer, ne lui laissez pas la moindre chance, a-t-il bien précisé, ajoute Corne d’Auroch.

— Oh voilà qui éclaire toute l’histoire, noble chevalier, on dirait bien qu’en fait de quête héroïque, on vous a recruté dans le but caché de perpétrer un vil assassinat.

Je ne suis pas vraiment un chevalier, mais certes pas un assassin. Une certitude s’impose à voir la tête de mes compagnons : notre commanditaire a lui-même signé son arrêt de mort, à moins que…

— Vous réalisez que pour assouvir votre colère, il faudra repasser ce damné pont ?

Tout de suite, ça les calme.

FIN

 

Artiste choisi : Georges Brassens, bien sûr.

  • Il suffit de passer le pont
  • Corne d’Auroch
  • Mélanie
  • Le Gorille
  • Saturne
  • Le petit cheval
  • Colombine
  • Le temps passé
  • La mauvaise réputation
  • Le Fossoyeur
  • Le Testament
  • Je suis un voyou
  • Celui qui a mal tourné
  • L’Oncle Archibald
  • Pince-fesses
  • Le Fantôme
  • Quatre-vingt-quinze pour cent
  • Sale petit bonhomme
  • Le Vent
  • Hécatombe
  • L’Orage
  • Philistins
  • Les Copains d’abord
  • Sauf le respect que je vous dois
  • L’ancêtre
  • Tonton Nestor
  • L’Eau de sa claire fontaine
  • Pénélope
  • Les Pensées des morts
  • La mauvaise herbe
  • Le grand chêne
  • Le mouton de Panurge
  • Le Verger du roi Louis
  • La Traîtresse
  • Le temps ne fait rien à l’affaire
  • Le Mécréant
  • Le Bulletin de santé
  • Le grand Pan
  • J’ai rendez-vous avec vous
  • Le roi boiteux
  • Vénus Callipyge
  • L’Assassinat…

*

L’Auteur : Née en 57 à l’heure où les cigales se taisent, Luce Basseterre grandit entre soleil de Provence et hivers canadiens. Un grand-père charpentier de marine, requalifié nounou à temps partiel, lui contait navires et voyages avec la magie de ceux qui n’ont jamais levé l’ancre. Il lui fit découvrir le pays où on ne s’ennuie jamais, celui de Jules Vernes et de Dumas, de Shakespeare et de Poe et de bien d’autres encore.

Blog :De Plumes et de Griffes

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5 thoughts on “Il suffit de passer le pont, par Luce Basseterre

  1. Impressionnant le nombre de titres que tu as réussi à placer sans que ça gêne la lecture, super agréable à suivre d’ailleurs.

  2. Influencé par « Reflets d’Acide » et autres sagas jeu-de-rôle//humour burlesque… ? Génial en tout cas, autant l’écriture que pour le placement des titres 😉

  3. Joli. Le style était assez particulier parce que ton personnage s’exprime bizarrement, comme s’il venait d’un temps ancien, ce qui met tout de suite dans l’ambiance. Ensuite bravo pour avoir réussi à caser autant de titres.
    En un mot : J’aime bien 😀

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