Boum, par Le Cheyenne

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

La pièce de théâtre commence.

Le critique sévère n’y voit qu’une banale scène d’amour. Encore un amour impossible, des familles qui se détestent, un retournement de situation, des promesses et un sacrifice, un grand discours et des actes, une mort puis une deuxième puis des familles qui pleurent.

Les amis des acteurs applaudissent quand le rideau tombe. Bien entendu, cela n’a pas été particulièrement brillant, il y a eu des hésitations parfois, mais on a passé un bon moment et ensuite on ira boire un coup pour fêter ça.

Les acteurs sont soulagés. Des mois de répétitions, des moments de doute et tout s’est plutôt bien passé. La scène des adieux a été crédible et on a même vu quelques larmes ici ou là.

Pendant quelques heures, l’illusion a pris le pas sur la réalité. Car, dehors c’est la guerre. Oh non, des pays ne se montrent pas les dents et les femmes ne pleurent pas les maris. Les Dieux sont absents et personne ne s’en rend compte. Ou tout le monde fait semblant de ne rien voir. Peu importe, le résultat est le même.

Dans la rue, un homme marche et son regard croise celui d’une jolie fille. Il la regarde, l’aborde et lui propose de boire un verre. Les voilà à la terrasse d’un café. Ils rient, ils se dévoilent et le cœur de l’homme bat vite. Doucement, sa main s’approche de la sienne, il a juste envie de sentir sa peau. Un fol espoir naît en lui et il se moque de se tromper, de faire fausse route. Il pense à toute vitesse et entend la sagesse lui dire qu’il va trop vite. Tant pis, il prend son courage à deux mains et dans les mots de la jeune femme glisse un « Je crois que je suis en train de tomber amoureux. » Et, elle lui répond :

— C’est la technique de drague la plus minable au monde ! Vous en êtes encore à ça ? Hé ! Ecoutez-moi, tous ! Devinez comment il me drague ? En me disant qu’il m’aime. Ah ah. Tout ça pour coucher avec moi et ensuite me jeter comme une vieille chaussette. Petit bonhomme va. J’avais pitié de vous dans la rue, avec vos habits usés et votre regard triste ; je pensais que cela pourrait vous faire du bien de parler avec une femme appétissante comme moi. Peut-être même que vous auriez eu des fantasmes, des envies dans votre tête. Vous en avez voulu trop et vous n’aurez rien. Les femmes comme moi ne vont pas avec les homme comme vous. N’y pensez même pas. Mettez à bas les illusions que vous entretenez.

Et elle s’en va. Autour du type, des individus rigolent, d’autres rougissent et quelques uns ont pitié de lui. D’ailleurs, il se lève et s’apprête à partir quand on entend un serveur l’interpeller. La maison n’offre pas le thé et les biscuits et les voleurs ne sont pas les bienvenus : il faut régler l’addition. Deuxième humiliation, nouvelle salve de rires. Dès que l’homme aura tourné le coin de la rue, le monde l’aura oublié.

Celle avec qui il se sentait prêt de faire un bout de chemin, Mélanie, continue sa route. Un sans-faute d’ailleurs. Jeune, belle, des prétendants à ses pieds, un travail épanouissant. L’amour ne l’intéresse pas, elle cherche juste des hommes avec qui passer quelques dizaines de minutes et voilà tout. Elle ne veut pas prendre le risque de tomber amoureuse et de finir comme sa meilleure amie, Val. On se sentait invincible quand on se tenait près d’elle, enclin à lui confesser sa moindre peur ou rêve. On ne pouvait pas dire qu’elle était spécialement belle mais quelque chose dans son attitude la rendait attirante.

Et puis Sam était arrivée. Elle l’avait charmée, presque envoûtée. Et Val avait changé. Parfois, elle devenait colérique, presque infernale. Elle vous rabaissait et faisait remonter en vous vos pires souvenirs. Sam avait donc conquis le cœur de Val et Mélanie devait bien avouer qu’elle n’avait jamais vu plus bel amour. Ce que Val avait perdu en gentillesse pour les autres, le coupe l’avait récupéré. Et puis, comme elle était venue, Sam était partie, sans un mot, laissant Val seule, avec un amour trop lourd à supporter. Alors Val a bu et a donné son petit corps à qui la regarde, elle passe de mains en mains. Pour les hommes, le jeu était presque trop facile : un coup d’œil et des corps se mettaient à danser. Val n’en tirait aucun plaisir.

Mélanie marche dans la rue. Un homme annonce la fin du monde. Une mère de famille traîne son fils en pleurs. Une adolescente parle au téléphone. Une autre danse mollement au rythme de la musique. Deux hommes discutent du match de football d’hier. Un homme fatigué balaie la rue. Un chat court dans une ruelle et un oiseau mange des miettes de pain tombées sur le sol. Les corps ne montrent ni passion ni entrain, juste une obligation venue d’on ne sait où d’agir de cette façon. Et quand une tête sort, alors elle est impitoyablement fracassée pour ne pas dépasser.

Un éclair frappe le sol, un Dieu arrive. D’une main, d’un geste, il impose le silence sur toute la planète. Hommes, femmes, animaux, enfants, plantes, tous se taisent. Un autre geste et il rase une ville, des vies, Mélanie, Val, Sam et un théâtre. Tous ont vu le spectacle, il aura suffi de fermer les yeux et de voir l’ouvrage du type. Il est fou, ce monde est condamné ; voilà ce que pensent les gens. Le Dieu s’envole et atterrit dans une grande ville. Il sent l’odeur ; derrière les apparences, derrière ces visages confiants en façade se trouve la crainte et aussi quelque chose de particulier : l’envie de se défendre. Un homme court vers le Dieu une arme à la main, bientôt suivi par d’autres, des animaux aussi et c’est une foule enragée qui lance son combat. Le Dieu regarde, hausse un doigt et les assaillants meurent. Les Dieux n’ont que faire des petites vies des mortels. La Terre est maintenant nue, plus d’animaux qui vivent, plus d’humains qui grouillent. Il ne fera pas comme l’Ancien Dieu. Lui avait laissé le vice sur Terre. Deux humains étaient devenus des centaines puis des milliers puis des milliards et tels des parasités ils s’étaient développés. Pire, il leur avait donné les sentiments et l’envie d’en vouloir toujours plus alors que le bonheur est de ne rien demander.

Mélanie marchait dans la rue. Tout s’arrêta, elle fut emportée. Rideau.

FIN

Artiste choisi : Luciano.

  • Derrière les apparences
  • Le jeu
  • Infernal
  • Il est fou ce monde
  • À bas les illusions

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L’Auteur : Le Cheyenne : « Un jour, à l’école primaire, j’ai lu L’Oeil du Loup. Puis, au collège, je suis tombé sur Le Passeur. Et enfin, j’ai fait la connaissance de Fitz. »

Blog : http://leshommesbraves.blogspot.fr/

Également pour les 24 Heures de la Nouvelle : Au Bureau

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2 thoughts on “Boum, par Le Cheyenne

  1. Ce n’est pas mon genre (plutôt romantique et les petits oiseaux :P), mais c’est bien écrit… je dois l’avouer ! 🙂

  2. Tu suis jusqu’à leur fin ces destins croisés de manière intéressante, et la divinité est très bien traitée.

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