Balade sans retour, par Iris Ferreira

Kindle

[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

— Je m’en vais pour toujours ! me crie ma petite sœur.

Elle accélère et disparaît dans la brume. Je m’élance à sa poursuite, mais je n’ai pas son agilité, je m’enfonce dans le sable mouillé.

— Yashanti !

Elle ne me répond pas. Tout est de ma faute, je n’aurais pas dû lui révéler la vérité ! Elle n’a que huit ans et elle est si impulsive. Comment pouvait-elle comprendre ?

— Yashanti, je t’en prie, reviens !

Le cri d’une mouette me répond. Je scrute la brume, mais je ne vois rien d’autre que le brouillard. Je reporte mon attention sur les traces de pas de Yashanti dans le sable. Une vague atteint mes bottes et efface les empreintes.

Mon cœur s’emballe. Comment la retrouver ?

— Yashanti ! Réponds-moi, je t’en supplie !

J’ai peur.  Il nous faut partir avant que le Lachlom ne surgisse des flots. Aujourd’hui c’est le solstice d’hiver. Comme tous les ans, lorsque ce sera la pleine mer le monstre prendra possession de la plage, puis il rôdera dans les eaux côtières pendant sept jours. Presque chaque année, des imprudents trouvent la mort, engloutis par la créature.

Nous n’aurions pas dû venir, mais Yashanti a insisté pour voir la mer et sans cette dispute, nous serions déjà sur le chemin du retour.

Si seulement les parents s’inquiétaient de notre absence et venaient nous chercher ! À trois, il serait plus facile de débusquer Yashanti. Mais je les connais, ils ne s’alarmeront pas avant la nuit tombée.

Enfin, je discerne la silhouette de l’enfant assise sur une grosse pierre. La brise agite ses longs cheveux noirs qui encadrent son petit visage maigre aux yeux immenses, vert émeraude. Je me précipite vers elle et l’attrape par le bras. Elle se dégage et me repousse d’un geste vif, d’une force insoupçonnée.

— Laisse-moi Shelcha ! Retourne au village. Moi, je n’ai plus rien à y faire.

— Ne dis pas de sottises. Dans moins d’une heure le Lachlom va arriver.

— Il ne me fait pas peur !

Elle me fixe de ses yeux embués de larmes, emplis de colère et de détermination. La compassion m’envahit, elle n’a que la moitié de mon âge ! Lui confier le secret qui entoure sa naissance était une erreur.

— Je t’en prie, Yashanti. Rentrons, sinon les parents vont se faire un sang d’encre.

— Pff ! Tu sais bien que non. Maintenant, je sais pourquoi ils ne m’aiment pas ! Ce ne sont pas mes parents !

Je me mords les lèvres. Je n’aurais pas dû lui faire cette réplique, mais les mots sont sortis malgré moi. D’habitude, lorsque nous partons en balade, c’est toujours moi qui lui rappelle de rentrer… et encore, elle me demande un quart d’heure de grâce avant de faire demi-tour. Je ne refuse jamais, trop heureuse de rester plus longtemps seule avec elle dans la nature, plongées dans nos rêveries

Mais maintenant, tout a changé. Évoquer les parents ne pouvait que lui remuer le couteau dans la plaie.

—  Oublie mes paroles, Yashanti. Je… je t’ai fait une mauvaise plaisanterie tout à l’heure, je suis désolée.

Son visage se crispe. Dans son regard, je ne lis plus que la fureur.

— Tu mens ! Je reste ici. J’attends le Lachlom, qu’il m’emporte ! Qu’il me tue, puisque je serai toujours une exclue ici !

— Yashanti, arrête ce caprice !

Je perds patience. Je l’empoigne sous les aisselles pour la forcer à se relever, elle se débat, je la serre plus fort, elle me griffe, ses cris stridents me percent les tympans, mais je la tiens fermement, je la traîne comme un sac sur les rochers ruisselants d’humidité, elle s’agite de plus belle, je manque glisser, elle envoie des coups de pieds en l’air et se tord dans tous les sens…

— Yashanti, calme-toi !

J’essaie de crier pus fort qu’elle, c’est peine perdue, elle éclate en sanglots et me mord la main, je lâche prise. Vive comme l’éclair, elle s’enfuit et s’évanouit de nouveau dans la brume.

Je reste immobile, haletante, sans force. Que faire ? Sauver Yashanti contre son gré ? Et mince ! Puisqu’elle veut se faire dévorer par le Lachlom, tant pis pour elle !

La marée continue à monter. Le monstre va bientôt sortir. Je m’élance vers le village à toutes jambes, la peur au ventre.

Je m’immobilise à la lisière de la forêt de pins qui entoure notre village. Je ne peux pas m’enfuir, je me sens trop coupable ! Yashanti et moi partagions tout, elle me réconfortait dans mes moments  de faiblesse et me confiait ses joies et ses peines. S’il lui arrive malheur, je ne me le pardonnerai jamais.

Je prends mon courage à deux mains et fais demi-tour. Je la retrouverai ou je mourrai avec elle.

La plage a presque disparu. Tout près, je discerne la silhouette de Yashanti juchée sur un amas de roches, debout, très droite. Elle me tourne le dos, je l’imagine fixant l’horizon plongé dans la brume. Je me rapproche sans bruit et avec précaution, soucieuse de ne pas glisser sur les pierres trempées. Je sue à grosses gouttes malgré le froid qui me transperce, mes vêtements mouillés me collent à la peau, le brouillard m’oppresse, et ma petite sœur reste immobile telle une statue. Plus que deux enjambées…

— Noon !

Je dérape et dévale un monticule de roches. Trois grosses pierres tombent et me broient les jambes, je hurle, j’ai si mal ! Je me sens défaillir…

— Shelcha ! crie la voix de Yashanti.

Elle se précipite dans ma direction avec l’agilité d’une chèvre. Bouleversée, elle se penche au-dessus de moi et, avec une vigueur stupéfiante, dégage mes jambes prisonnières. Je me redresse péniblement sur les coudes, Yashanti m’empoigne pour m’aider à me relever, je retombe lourdement sur le sol.

— Je ne peux pas, Yashanti, murmuré-je.

Ma petite sœur éclate en sanglots et tombe à genoux près de moi.

— Excuse-moi, Shelcha ! Tout est de ma faute ! Je ne suis qu’une égoïste. Je regrette tellement de ne pas t’avoir écoutée !

— Calme-toi, Yashanti. Ça va aller.

La douleur me coupe le souffle, je prends une grande inspiration et tente d’oublier mon corps. Yashanti me saisit sous les bras et tente de me traîner vers la forêt de pins.

— Aïe ! Non, Yashanti, lâche-moi, ça me fait trop mal… Rentre à la maison. Préviens les parents… Dis-leur que je suis tombée dans les rochers… et que je n’arrive plus à me relever.

J’essaie de garder un ton détaché malgré mon appréhension. Shelcha opine du chef et s’élance vers le village. Elle court vite, je ne doute pas qu’elle ramènera des secours d’ici moins d’un quart d’heure. Mais il sera peut-être déjà trop tard.

Un rugissement me fait tressaillir. Le Lachlom !

J’aperçois deux gros lampions rouges qui se découpent dans le brouillard. Mon cœur bat à tout rompre, ma douleur se renforce, je me retiens à grand-peine de crier. Pourvu que le monstre ne me repère pas ! De nouveau, j’essaie de me relever, en vain.

— Come home, Come home, Come home… chuinte la créature.

Je ferme les yeux. Le sifflement se rapproche. Je suis perdue !

— Come home, come home, come home

Jamais je n’aurais dû dire la vérité à Yashanti ! À l’école, elle ne s’intègre pas. Ses camarades se moquent de ses cheveux bouclés, de sa silhouette filiforme, de son accent et de ses yeux verts. Combien de fois m’a-t-elle demandé pourquoi elle n’était pas blonde et potelée comme les autres fillettes ! J’éludais ses questions, mais aujourd’hui elle a tellement insisté que je lui ai tout révélé. Ses parents faisaient partie de la minorité yodok qui a été exterminée par notre ancien roi, il y a huit ans. Mon père, en tant que soldat, a dû arrêter plusieurs familles, dont les parents de Yashanti. Mais leur bébé venait de naître, mon père et ses compagnons n’ont pas eu le cœur à condamner ce nourrisson à une mort certaine. Ils ont tiré à la courte paille lequel garderait l’enfant, le sort a désigné mon père. Il a donc ramené Yashanti à la maison et nous a tout raconté. Les parents l’ont élevée en secret jusqu’à ce que le roi fou qui avait ordonné ce génocide soit renversé. Puis ils l’ont envoyée à l’école. Elle ne risquait plus rien, jamais de telles atrocités ne se reproduiront.

— Come home, come home, come home

Le Lachlom s’est arrêté devant moi et me chuchote sa douce complainte à l’oreille. Son souffle brûlant contre ma peau et son haleine parfumée stimulent mon imagination ; des paysages exotiques défilent dans mon esprit. Je me représente d’immenses étendues de sable, des fleurs aux effluves enivrants, de délicieux fruits inconnus. Et des gens… Des gens de tous les horizons, qui parlent une foule de dialectes…

Une langue râpeuse me lèche la joue, je sors de ma torpeur et hurle de toutes mes forces. Je vais mourir ! Les images et les odeurs des pays d’outremer ont quitté mon esprit, seule reste ma terreur, et les deux yeux rouges et globuleux du monstre qui semblent s’être imprimés sur ma rétine.

Une deuxième langue, visqueuse celle-ci, passe sur mon autre joue, une troisième sur mon front. J’essaie de me redresser, impossible, je sens des serpents au corps froid s’enrouler autour de mon buste, de mes jambes, de mes bras…

Tout s’arrête. Stupéfaite, j’ouvre les yeux. Une forme ondoyante s’éloigne de moi et pénètre dans les flots.

Je réalise que je ne ressens plus aucune douleur. J’arrive à bouger mes orteils… mes pieds… mes jambes.

Péniblement, je me mets debout et fais quelques pas en direction du village. Guérie !

— Shelcha !

C’est la voix de Yashanti. La brume se dissipe, je la vois accourir à ma rencontre. Je lui souris, elle se jette à mon cou, je vacille et retrouve de justesse mon équilibre. Les parents la suivent. Nous rentrons au village.

— Aller se promener sur la plage à marée haute le jour du solstice d’hiver. Quelle inconscience ! s’exclame mon père.

Dans sa voix, je décèle plus d’indifférence que de colère ou de soulagement.

— Vous deviez aller au marché, me rappelle ma mère.

— C’est de ma faute, intervient Yashanti. J’ai insisté pour venir voir les grosses vagues…

Les parents poussent un soupir d’exaspération et se taisent. Je me plonge dans mes pensées. Yashanti me dévisage d’un air interrogateur, mais elle ne me pose aucune question. Elle devine que le moment des confidences n’est pas venu.

Le Lachlom ne m’a pas fait le moindre mal, au contraire il m’a soignée. L’effroi qu’il m’inspirait a laissé place à une profonde gratitude, je regrette de ne pas avoir eu le temps de lui témoigner ma reconnaissance. En outre, comment m’y serais-je prise ?

Les images et les odeurs de pays lointains qui avaient envahi mon esprit reviennent. Le murmure de l’animal légendaire résonne encore à mes oreilles : « Come home, come home, come home… ».

J’ai l’étrange sentiment que ces paroles étaient destinées à Yashanti. C’est son pays d’origine, de l’autre côté de l’océan, qui s’est imposé à mon esprit… Les Yodoks n’ont jamais été bien intégrés dans notre royaume. Même aujourd’hui, où plus personne ne témoigne d’hostilité aux rares survivants du massacre perpétré par l’ancien roi, Yashanti fait l’objet des railleries de ses camarades, parce qu’elle et différente.

Je sors brusquement de mes réflexions. Nous arrivons à la maison.

*

 Il fait nuit noire. Les parents dorment, je me dirige à pas de loup vers la chambre de ma sœur. Un filet de lumière passe sous la porte.

— Yashanti, c’est moi Shelcha, murmuré-je.

Elle vient m’ouvrir, vêtue de son pyjama bleu à pois verts avec l’inscription « 7 baboker » en gros caractères rouges. Je ne peux m’empêcher de rire à chaque fois que je le vois… Je le lui ai offert pour son anniversaire, elle adore les vêtements bariolés.

— Il est super ce pyjama, pas vrai ? me lance Yashanti avec un regard complice.

Je la gratifie d’un sourire, nous nous installons sur son lit défait. Notre dispute de cet après-midi semble déjà oubliée.

— Que me vaut cette visite nocturne, alors que je lisais les Contes et Légendes du Bord de Mer bien au chaud dans mes couvertures ? me demande-t-elle avec une expression espiègle.

— Tout à l’heure, j’ai vu le Lachlom. C’est lui qui a soigné mes jambes.

— Impossible !

— Il n’a rien du monstre sanguinaire que dépeignent les contes, expliqué-je.

— Mais pourtant, des personnes disparaissent à la période où le Lachlom vient sur la plage… Il y a deux ans, le Vieux Bert a été sa dernière victime.

— C’est vrai, acquiescé-je. Mais le Lachlom ne dévore pas les gens, je l’ai compris cet après-midi. Je crois plutôt qu’il leur fait traverser l’océan. Ça te dirait de retourner sur la plage cette nuit ? Il viendrait nous chercher et nous amènerait dans le pays de tes parents !

Je n’ai jamais quitté les environs du village ; je rêve de voyages depuis toujours. Ce serait l’occasion idéale… Je m’imagine déjà dans une contrée couverte de palmiers et de fleurs aux couleurs vives. Un soleil éclatant illuminerait un ciel d’azur… Rien à voir avec la grisaille d’ici !

L’expression perplexe de Yashanti me ramène à la réalité.

— Tu divagues, grande sœur, me dit-elle avec gravité. Le Lachlom n’est pas un bateau, mais un monstre, ce n’est pas la même chose.

Elle se trompe, comme tous ceux qui ne le connaissent pas. Si elle accepte de le rencontrer, elle comprendra. Je ne peux lui expliquer avec des mots le sentiment qu’il a laissé en moi. Le Lachlom ne s’exprime que par images, odeurs, couleurs et saveurs… Et par ce mystérieux appel « Come home, come home, come home… ».

— Et s’il nous tendait un piège ? poursuit-elle. Peut-être t’a-t-il soignée pour gagner ta confiance, afin que les humains ne se méfient plus et viennent nombreux sur la plage.

— Je ne pense pas. Dans les légendes, les créatures assoiffées de sang n’élaborent pas de telles stratégies.

Mon dernier argument instille le doute chez ma sœur ; elle perd son expression sceptique et se plonge dans ses réflexions, le visage fermé. Mon cœur bat plus fort. Je voudrais tant qu’elle accepte ! Nous partirions toutes les deux, très loin… Ici, la vie est d’un ennui mortel, seules nos promenades nous distraient. Malheureusement, à trois heures et demie – ou plutôt quatre heures moins le quart – nous devons faire demi-tour pour ne pas rentrer trop tard.  À chaque fois, la perspective de rentrer dans notre sombre chaumière nous mine. En hiver, à cause du mauvais tirage de la cheminée le salon est toujours enfumé. Mon père est le plus souvent absent ; ma mère toujours affairée ne nous adresse pas trois mots avant le coucher.

Nous préférerions tellement parcourir la forêt ou le bord de mer pendant des jours, des semaines, voire des mois entiers…

— D’accord ! s’exclame Yashanti. Partons.

L’euphorie me gagne, je voudrais danser de joie, les yeux de ma sœur brillent d’excitation. Cette fois-ci, nous partons pour une balade sans retour ! Elle enfile ses bottes, met un manteau sur son pyjama « 7 baboker », puis nous sortons sur la pointe des pieds.

Nous nous élançons dans les rues désertes plongées dans le brouillard et les ténèbres, nos pas nous mènent jusqu’à la plage. Le bruit des vagues qui s’écrasent contre le sable se renforce au fur et à mesure que nous nous approchons du bord de l’eau ; deux lampions rouges – de la même couleur que le « 7 baboker » du pyjama de Yashanti – se dirigent vers nous.

— Liberté ! s’écrie Yashanti.

Toujours fidèle à elle-même, ma petite sœur bondit dans les airs, bras écartés, comme si elle voulait embrasser la terre entière. Le doux chant du Lachlom résonne de nouveau à mes oreilles :

— Come home, come home, come home

Un énorme tentacule jaillit hors des flots et se pose devant nous, Yashanti m’a pris la main, nous sautons ensemble sur le bras de la créature marine.

— Come home, come home, come home

FIN

 

Artiste choisi : Yael Naim :

  • Yashanti
  • Lachlom
  • Shelcha
  • Come home
  • 7 baboker

*

L’Auteur : Iris Ferreira écrit habituellement de la Fantasy (Heroic surtout !), mais aussi un peu de SF (à condition que cela reste sur Terre), voire un mélange des deux (en y réfléchissant bien, presque toujours un mélange des deux), et plus rarement du Fantastique. Après plusieurs œuvres de jeunesse, elle a récemment publié une nouvelle, La Pierre de Vie, dans le recueil Tous les Trésors du monde.

Kindle

2 thoughts on “Balade sans retour, par Iris Ferreira

  1. Très joli.

    Je sais que ce n’est pas très constructif, mais très joli. ^^

  2. Tu arrives à nous faire craindre le monstre marin tout du long, jusqu’à la « rencontre » puis au dénouement où on le voit d’un tout autre œil, bravo !

Laisser un commentaire