Away, par Romain Jolly

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[24 Heures de la Nouvelle 2013. Les auteurs devaient placer au moins 5 titres de chansons du même artiste à travers le texte.]

If you find one, please let me know what piece I’ve lost.

 

1

 Je marche sur la route froide et glacée. La neige a cessé de tomber, je suis sorti de mon abri et j’ai repris ma marche. Autour de moi, tout est gris, de ce gris cendreux qui envahit jusqu’à la couleur de la neige.

Un bruit, derrière moi. Je tends le bras, pouce en l’air, mais le souffle ne s’arrête pas pour moi. Le chevaucheur, juché sur son tourbillon, ne m’a même pas accordé un regard. Je fourre à nouveau ma main dans mon blouson et continue de marcher du même pas égal.

Je marche, car je ne sais pas quoi faire d’autre. La route trace une ligne droite jusqu’à l’horizon, sans jamais dévier de sa route, sans jamais montrer de fin.

Un pied devant l’autre, j’avance. Il fait nuit, le froid m’enserre.

Je n’ai plus de nom.

 

2

 — Comment ça, tu n’as pas de nom  ? me demande Rouge.

Il marche à mes côtés depuis un moment déjà. Je l’ai trouvé gisant sous un monticule de neige qu’il avait essayé d’aménager en igloo. Lorsque je lui ai demandé qui il était, il m’a répondu fièrement : « Je suis la couleur rouge ! » Mais il est gris, comme tout le reste. Une petite boule de poils, deux yeux, deux petits bras et quatre fines pattes. « La couleur rouge ? » ai-je répondu, incrédule. Il a éclaté en sanglots et je l’ai serré contre moi jusqu’à ce qu’il se calme. Depuis, il me suit de sa petite foulée. Je crois qu’il est bien content d’avoir trouvé quelqu’un avec qui parler, même si je le vois tout gris, moi aussi.

— Je n’ai plus de nom.

— Comment c’est possible  ? Tout le monde a un ou plusieurs noms  !

— Et alors, tu es bien tout gris toi  !

Il se renfrogne, mais continue de me suivre.

— Est-ce que tu avances pour retrouver ta couleur  ? demandé-je.

Il laisse passer un moment avant de me répondre, sans doute pour me montrer qu’il est toujours vexé. Je ne m’en formalise pas : il aime trop parler pour se taire bien longtemps.

— Je veux revoir la mer.

Surpris, je m’arrête pour le fixer. Est-ce qu’il se moque de moi  ? Il continue :

— Lorsque j’étais rouge, tout le monde m’admirait. On m’utilisait même tout spécialement à certaines occasions ! As-tu déjà vu un Compagnon du Soleil en habit de cérémonie ?

Je secoue la tête.

— Ils étaient magnifiques. Leur uniforme rutilait, toujours or et rouge. J’étais puissant  ! J’étais gloire et passion, dans tous les cœurs humains.

Il sourit de sa petite bouche qui lui fait presque tout le tour du corps. Un immense sourire à son échelle.

— Quel rapport avec la mer  ?

— J’ai toujours aimé la mer. Nous nous caressions parfois, grâce au soleil qui flirtait avec l’horizon. Mais ce n’était pas la mer lumineuse, la mer bleue. Je la caressais, mais cela ne faisait que l’endormir pour la nuit ou la réveiller pour le jour, quand je n’étais plus là.

— Alors tu voudrais la voir par toi-même ?

— Oui. Maintenant qu’il n’y a plus de soleil, je pourrai réaliser mon rêve, non  ?

Je ne réponds rien. Est-ce que la mer existe toujours ? Est-ce qu’elle se trouve au bout de cette route ? À quoi rime ce rêve, quand la couleur rouge est grise et que le soleil ne se lève plus ? Je retiens mes questions. Je sais que Rouge n’a pas les réponses.

— Et toi, me demande-t-il timidement, est-ce que tu avances pour retrouver ton nom  ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas pourquoi tu marches ?

— Je marche parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Parce qu’il faut avancer.

— Avancer vers quoi  ?

— Je ne sais pas.

Il ne dit plus rien. S’il avait été assez grand, je crois qu’il m’aurait pris la main, ou serré contre lui. Ça aurait été bien.

 

3

Un souffle s’arrête à notre hauteur et nous fait sursauter. J’ai arrêté de tendre la main il y a longtemps déjà. Ils ne s’arrêtent jamais, comme si les marcheurs étaient invisibles à leurs yeux.

— Vous allez quelque part, mes petits ?

Le chevaucheur est assis, les jambes repliées sous lui, sur le tourbillon qu’il contrôle par ses deux mains tendues et ses doigts tournoyants. Il nous adresse un sourire chaleureux qui fait oublier son regard aveugle et ses cheveux qui voltigent, l’informant sur son environnement.

— Pouvez-vous nous prendre avec vous, Monsieur  ?

— Bien sûr. Où est-ce que vous allez comme ça  ?

— À la mer  ! s’exclame Rouge.

Le chevaucheur prend un air perplexe. Sa chevelure s’agite dans toutes les directions, puis il répond d’un ton hésitant :

— Je ne sais pas si c’est sur ma route, mais je peux toujours vous avancer dans cette direction, si vous allez par là. Montez derrière moi, faites juste attention à la marchandise.

Rouge s’élance et escalade l’air tourbillonnant comme s’il avait fait cela toute sa vie. Ce n’est que la deuxième fois que je vais voyager sur un souffle contrôlé et la première fois m’a rendu malade. Je monte en m’aidant des mains pour trouver les prises qui se dérobent à ma vue. Le chevaucheur, compatissant, me hisse à ses côtés.

Le souffle gagne en puissance alors que les doigts du chevaucheur s’agitent. Soudain, nous nous élançons en avant. Le paysage devient un arrière-plan brouillé par la vitesse et par la barrière d’air qui nous protège.

Derrière nous, doucement agités par les remous de l’air, une dizaine de lampadaires allumés se croisent en des motifs compliqués.

— Vous livrez des lampadaires ?

— Oui, de plus en plus. Il faut les transporter par air vous savez, sinon l’âme qu’ils contiennent meurt d’inanition. Et on a de plus en plus besoin de ces lumières.

— À cause de la nuit  ? demandé-je.

— À cause du gris  ? demande Rouge.

— Tout cela à la fois. Encore qu’on ne sache pas distinguer les causes des conséquences. Vous sentez l’aura des âmes qui illuminent ces lampadaires ?

Il y a effectivement quelque chose de particulier dans l’air autour de ces lumières. Comme si la nuit était moins sombre et les couleurs sur le point de revenir, comme si le froid se réchauffait et le vide se remplissait.

— Ils s’éteindront si je ne me dépêche pas de les livrer. C’est pour ça que je les fais bouger de cette manière, ça les berce et les maintient dans le réel. Et sitôt implantés, leur Gardien apparaîtra.

— Est-ce que ce sont des âmes sœurs  ?

— Le Gardien et l’âme qui éclaire le lampadaire  ? demande le chevaucheur, songeur. Je ne sais pas. Ce serait bien, non  ?

J’acquiesce et me concentre encore un moment sur l’aura des lampadaires. Puis je ferme les yeux, sur le point de pleurer sans savoir pourquoi. Rouge se blottit contre moi.

— Est-ce que ça va  ? me demande-t-il d’une petite voix.

— Je suis fatigué.

Je ferme les yeux et, l’espace d’un instant, je me mets à rêver d’une présence que j’oublierai à nouveau dès mon réveil.

 

4

Lorsque je me réveille, il me faut un moment pour me rappeler où je suis. Je me mets à trembler. Rouge s’est endormi dans mes bras. Sa présence me fait du bien.

— Où est-ce que tu vas, toi  ? me demande le chevaucheur d’une voix douce.

Il me regarde de ses yeux noirs qui ne voient plus. J’essuie mes larmes avant de lui répondre.

— Je ne sais pas.

— Tu as oublié d’où tu viens et ne sais pas où tu vas ?

— La marche ne peut-elle se suffire à elle-même  ?

— Cela dépend de chacun. C’est à toi de trouver tes propres réponses.

Trouver ses réponses, son chemin. Se trouver soi-même. Je hoche la tête. Il pose sa main sur la mienne, compatissant.

— Tu sais, il arrive à tout le monde de se perdre.

Je le sais bien. Je ferme les yeux, retiens mes larmes.

 

5

 — Je quitte la route ici, annonce le chevaucheur.

Un chemin obscur forme une fourche avec la route, qui continue tout droit.

— Les villes fantômes où je dois livrer les prochains lampadaires sont plus loin sur ce chemin. Est-ce que vous voulez m’y accompagner ou poursuivre sur la route  ?

Nous ne voulons pas quitter la route. Après nos adieux, le chevaucheur s’éloigne sur son tourbillon et disparaît hors de vue.

— Il est gentil, commente Rouge.

— Oui.

Nous reprenons notre marche, seuls.

— Nous sommes sur la bonne voie, n’est-ce pas ?

 

6

 La maison se dresse sur le côté de la route, comme si elle aussi s’était égarée. Sa présence rompt la monotonie du paysage.

— Tu crois que quelqu’un habite ici ?

— À quoi servirait une maison sans personne pour l’habiter ?

Nous nous approchons de la bâtisse. Ses murs en briques sont légèrement inclinés comme si elle s’extrayait du sol. Les fenêtres n’ont qu’un battant encore valide : la maison semble faire un clin d’œil. Si la porte avait été plus large, cela lui aurait fait un sourire. En nous approchant, nous remarquons la cheminée qui sort d’un mur comme si elle était tombée du toit et s’était accrochée pour ne pas s’écraser au sol.

— Tu ne trouves pas qu’elle a un air triste ? demande Rouge.

— Elle est belle. C’est un Chez-Soi.

Il émane de la maison une impression de bonheur qui m’attire irrésistiblement. Je passe le seuil le premier, ouvrant la porte avec un grincement tel le passage du temps.

— Est-ce que c’est toi, Aspasia  ?

La voix vient de partout à la fois, aigüe et grave, nasillarde et sourde, composite de tant de voix différentes pour en composer une unique, indéfinissable.

Je m’immobilise. « Aspasia »  ? Est-ce mon nom  ? Mon cœur s’accélère. Puis la vérité s’impose à moi, sans que je sache comment.

— Non, je ne suis pas « Aspasia ».

Un soupire de déception m’entoure, glisse sur moi comme un courant d’air glacial.

Il n’y a qu’une seule pièce. Le sol est jonché d’objets tombés et brisés, jetés ou abandonnés ici. La poussière recouvre tout comme un voile d’oubli. J’avance en faisant attention à ne rien casser. Un fauteuil est renversé sur le côté. Je le remets debout, puis m’assois dessus.

Rouge est resté sur le seuil. Il n’ose pas entrer, regarde tout autour de lui à la recherche de la source de la voix.

— Comment te nommes-tu  ? demande la voix multiple. Pourquoi es-tu ici  ?

Elle émane de chaque objet et de la maison elle-même. Elle résonne tout autour de moi. Je ramasse sur le sol une poupée de porcelaine à qui il manque une partie du visage. Son sourire est coupé en deux et son unique œil semble me regarder avec une joie tronquée. La voix qui émane d’elle est douce, mais chaque fin de mot se brise. Je lui réponds à elle, tout en parlant pour l’ensemble.

— Je ne sais pas comment je m’appelle. Nous marchions sur la route quand nous t’avons vue, alors nous sommes venus.

— Pourquoi êtes-vous entrés si vous n’êtes pas ma personne  ?

— J’ai senti que je devais entrer. Voulez-vous que nous partions  ?

La maison soupire encore une fois, moins froidement cette fois-ci.

— Non, restez un peu. Voulez-vous quelque chose à boire  ?

Une poupée mécanique s’active et va me chercher un verre d’eau. Rouge s’approche timidement et se réfugie entre mes jambes, sous le fauteuil.

— Vous l’attendez depuis longtemps  ?

Je ne prononce pas son nom. Elle ne le voudrait pas, je n’en ai pas le droit. Je ne sais pas qui elle est, et je ne veux pas blesser cette demeure.

— Elle est partie il y a si longtemps. Je l’ai attendue, mais elle ne revenait pas. Alors je suis partie à sa recherche.

— Pourquoi est-elle partie  ?

— Je ne sais pas. Je croyais qu’elle était heureuse ici, avec moi. Alors pourquoi s’en est-elle allée, pourquoi m’a-t-elle quittée  ? Je veux lui demander, je veux la retrouver et qu’elle joue à nouveau chez elle. Je voudrais entendre à nouveau son rire et la rendre heureuse.

Je caresse les cheveux de la poupée. Ils sont encore en bon état. Je me surprends à parler sans réfléchir :

— Elle a été heureuse ici. Je le sens. C’est pour cela que vous êtes ici, que vous vous êtes arrachée à votre terre pour la chercher. C’est pour cela que vous avez votre propre voix.

Après un nouveau soupire, la maison me demande :

— Avez-vous un Chez-Soi  ?

—Je crois que oui, mais je n’en suis pas sûr.

— Vous ne vous souvenez pas  ? Est-ce pour cela que vous marchez sur la route  ?

Je ne réponds rien. J’ai peur de poser des mots sur ce que je ne sais pas encore. Qu’est-ce que je cherche ? Pourquoi est-ce que je marche ?

J’embrasse la joue de la poupée, puis la repose sur le sol, devant sa petite maison de bois et ses ustensiles de cuisine. Les objets tremblent tous ensemble, comme en écho à des sanglots silencieux.

— Qu’est-ce que je vais devenir  ? gémit la maison. À quoi sert un Chez-Soi sans sa personne  ?

Je me lève et vais poser le verre vide dans l’évier poussiéreux. Puis je me dirige vers la sortie, avec Rouge sur les talons.

— Elle s’est juste perdue. Elle cherche sans doute son chemin, tout comme vous la cherchez elle. N’abandonnez pas. Ne l’abandonnez pas.

Avec un grésillement, une guirlande s’allume et illumine le pourtour de la cheminée. Un feu apparaît et crache un peu de fumée dans le conduit encombré, avant de s’éteindre. La lumière, bien que grise, me fait sourire de contentement. Je m’incline en remerciement pour ce cadeau d’adieu, puis sors en refermant la porte. Elle n’émet aucun grincement.

 

7

 Un cri de mouette nous fait sursauter.

— La mer  ! s’exclame Rouge.

Il quitte la route et court à toute vitesse sur ses courtes pattes. Dans le ciel, je n’aperçois aucun oiseau. Il n’y a que le tapis d’étoiles qui nous surplombe.

Comment savoir d’où est venu le cri ? Il a tranché le silence de la route comme un rêve.

Un autre cri résonne. J’emboîte le pas à Rouge, le suis quelques pas derrière. Il ne prête pas attention à moi, mais je ne veux pas l’abandonner. J’espère de tout mon cœur qu’il trouvera ce qu’il cherche.

Nous avançons sans autre repère que le cri de la mouette, de plus en plus proche. Des arbres tordus, sur le point de tomber en poussière, jonchent notre chemin à travers le désert gris. Un sourire presque extatique illumine la face ronde de Rouge. Je tremble pour lui. L’espoir est quelque chose de dangereux. Hors de la route, j’ai peur qu’il l’oublie.

Lorsque le cri de la mouette cesse de retentir, nous percevons le bruit d’une respiration qui peine.

— C’est la mer  !

Rouge se précipite dans la direction du son du ressac. Ses pattes s’enfoncent dans une haute dune de cendre. Je le prends dans mes bras et le porte jusqu’en haut. Ma poitrine me fait mal, je le dépose avant de m’assoir, épuisé par cette ascension.

La mer est bien là. Ses vagues s’éloignent de la côte comme si elle cherchait à la fuir, et chaque mouvement charrie un peu plus de cendre. La plage et les dunes se déversent dans la mer, qui tousse à chaque mouvement.

Le cri de la mouette résonne à nouveau, juste au-dessus de nos têtes. Alors seulement, je comprends ce cri et l’inquiétude qu’il faisait naître en moi. C’est un cri de désespoir.

La mouette se pose au sommet de la dune, entre moi et Rouge. De la cendre macule ses plumes grises et les empêche de luire. Son regard lui-même semble s’éteindre un peu plus à chaque cri. Depuis quand crie-t-elle sans que personne réponde à son appel  ? Je lui fais signe d’approcher, la main tendue. Son regard est méfiant, mais elle avance à petits bonds. Elle recule dès que j’essaie de la toucher et le manège recommence une fois, deux fois, trois fois. Enfin, elle me laisse la caresser et nettoyer ses plumes de mes mains. Son plumage est doux.

Lorsque j’ai terminé, elle se secoue, déplie ses ailes comme pour vérifier que je n’ai rien abîmé de mes mains maladroites, puis pose sur moi un regard soudain plus vif.

— Merci, dit-elle en s’inclinant.

— De rien, petite mouette.

Je lui souris, content de la voir un peu plus étincelante de vie.

 

8

— La mer aussi a perdu sa couleur, se désole Rouge.

La mouette le dévisage, surprise.

— Mais elle est belle quand même, n’est-ce pas  ?

Il acquiesce. Même si ses vagues s’éloignent de nous, même si sa respiration est rendue difficile et douloureuse par la cendre, la mer reste belle. Le bruit du ressac est comme un long murmure enroué, le chant du mouvement éternel qui a peur de cesser.

— Sa plainte est si belle, murmure Rouge. Elle a perdu bien plus que moi.

Il pleure et regarde la mer à travers le voile de ses larmes. Je m’approche de lui et le serre contre moi.

— Que vas-tu faire  ?

— Je vais rester avec elle. Attendre avec elle.

— Attendre que vous retrouviez vos couleurs  ?

— Cela ou autre chose. Quoi que ce soit qui doive arriver désormais.

Je l’embrasse puis me lève.

— Je suis désolé de te laisser, s’excuse-t-il. Je te souhaite de trouver ce que tu cherches.

— Peut-on trouver quand on ne sait pas quoi chercher  ?

Il se blottit contre mes jambes.

— Ce que j’ai trouvé est différent de ce que je cherchais, et pourtant c’est ce dont j’avais besoin. Ne désespère pas.

Je lui souris.

— Au revoir, Rouge.

— Au revoir, petit homme.

 

9

 — Où veux-tu aller  ? me demande la mouette.

— Je ne sais pas. Sais-tu où mène la route  ?

— Nulle part. Et partout à la fois. Elle n’est qu’une ligne droite, chacun la parcourt puis la quitte. Comme l’a fait ton petit compagnon.

— Il est la couleur rouge.

— Oh. On ne dirait pas.

Je marche en équilibre sur le sommet de la dune. La mer s’étend à ma droite, le désert gris à ma gauche.

— Pourquoi ne pas prendre la mer  ? suggère la mouette.

— Naviguer sur cette mer malade  ?

— Est-ce plus absurde que marcher le long de la route sans fin  ? Tu ne sais pas où tu veux aller, n’est-ce pas  ?

Je secoue la tête.

— Alors suis-moi.

Elle vole autour de moi puis s’élance le long de la dune. Je la suis et me laisse glisser en bas, sur la plage, lorsqu’elle vole vers la mer. Une cabane sur pilotis se dresse sur la plage de cendres, déjà loin du niveau de la mer qui s’éloigne.

— C’est ici  !

— Qu’est-ce qu’il y a ici  ?

— Une nouvelle voie.

— Qui mène où  ?

— Je ne sais pas. Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, c’est à lui.

Elle pointe son bec vers la mer. Il me faut un moment pour repérer une barque renversée, immobile malgré le mouvement des vagues. Sur la quille, une silhouette encapuchonnée est tournée vers moi.

 

10

 — Qui êtes-vous ? me demande une voix grave venant de sous la capuche.

L’homme, si c’en est un, ne fait aucun mouvement. Le vent ne fait pas bouger sa cape.

— Pourquoi tout le monde me demande ça  ? Qui êtes-vous, vous  ?

C’est la mouette qui me répond, l’air craintif :

— On l’a surnommé le Passeur, parce qu’il est effrayant.

— Qui ça, « on »  ?

— La mer et moi bien sûr. Et la cabane aussi. Je crois qu’elle sait qui il est vraiment, ou qui il était avant la nuit, mais elle ne veut pas nous le dire. Peut-être qu’elle a peur de lui…

C’est ridicule. Je soupire.

— Alors, Passeur, qu’est-ce que vous pouvez faire pour moi  ?

— Rien.

Avant que je ne tourne les talons, la mouette s’écrie :

— Il marchait sur la route sans fin. Il est perdu, Passeur. C’est bien votre rôle ça, non  ? Amener les gens là où ils doivent être  ?

— Oui. Mais lui, je ne l’aime pas.

Je reste abasourdi. La mouette continue de plaider ma cause alors que je voudrais juste pousser le sale type dans l’eau pour voir s’il flotte.

— Il a aidé la couleur rouge à trouver la mer et m’a sauvé de la cendre qui me recouvrait. Aide-le, s’il te plaît.

— Ça ne me plaît pas.

Je m’avance vers lui, les poings serrés.

— Mais je vais le faire, reprend-il. Pas pour lui, ni pour toi, juste pour la mer.

La mouette virevolte autour de lui en le remerciant. Je ne décroche pas un mot.

 

11

 La barque vogue sans remuer comme un bateau normal.

— Où est-ce que vous m’amenez  ?

Il refuse de me répondre. C’est comme ça depuis notre départ, et la mouette n’est plus là pour servir d’intermédiaire.

— Pourquoi est-ce que vous vous contentez de suivre la côte  ? Vous avez peur de vous perdre  ?

Je ne sais même pas s’il m’entend. La barque fend les flots sans en être affectée.

— S’il y avait une tempête, est-ce qu’on voguerait tout aussi paisiblement  ?

— Oui, me répond-il à ma grande surprise. Ce bateau a coulé il y a longtemps, sur une mer qui n’est pas celle-ci. Il est renversé, le mat et la voile se trouvent sous le niveau de l’eau. C’est pour cela qu’il peut naviguer sur cette eau.

— Mais… ça n’a aucun sens.

Il ne dit plus rien. Peut-être parce que ma réflexion est elle-même dépourvue de sens.

— Dormez, ordonne-t-il. Lorsque vous vous réveillerez, nous serons arrivés.

— Où ça ?

Je veux ajouter que je n’ai pas sommeil, mais déjà mes yeux se ferment. Je repense à Rouge, qui attend juste pour attendre, et à la maison qui s’arrache de la terre pour retrouver sa personne. Je songe aux lampadaires, et aussi à la mouette.

Le sommeil m’emporte. Un sommeil sans rêve ni cauchemar.

 

12

 Une maison se dresse sur la plage. Ses murs en bois sont lissés par l’exposition au vent marin. Posée sur le sable, elle semble avoir été là depuis toujours, depuis l’apparition même de la mer. Derrière moi, le ressac me berce.

Je ne me retourne pas pour voir si Passeur est là, ni si son bateau s’éloigne la voile au vent.

À côté de la porte, une petite cloche fait office de sonnette. Une fenêtre est ouverte et le rideau blanc oscille sous l’effet du vent. Des oiseaux en bois sont suspendus dans l’encadrement et jouent une douce mélodie dans l’air marin.

Je m’avance d’un pas, puis deux, puis trois. Mon ombre est projetée sur la porte par le soleil qui se lève dans mon dos. Je lève une main tremblante et fais sonner la cloche.

 

13

 La porte s’ouvre et tu es là, comme au jour de mon départ. Je tombe et tu me rattrapes, me serres contre toi.

— Bienvenue chez toi, Amour.

FIN

Artiste choisi : Chansons sélectionnées dans le répertoire de Radical Face, parce que les chansons sont très évocatrices et liées entre elles par plusieurs thématiques (que j’ai essayé de respecter à ma manière). Les cinq chansons de la contrainte (par ordre alphabétique) :

  • Along the Road (LIEN)
  • Always Gold (LIEN)
  • Names (LIEN)
  • We’re on our way (LIEN)
  • Welcome Home (LIEN)

Les chansons bonus :

*

L’Auteur : Romain Jolly : J’écris essentiellement des nouvelles, et je profite des avantages du format pour tester différentes choses, que ce soit sur le thème abordé, la forme ou bien encore le genre. J’aime écrire selon une contrainte, relever le défi. D’où ma participation.
Pour le reste, je travaille sur plusieurs projets plus longs, mais je ne peux pas toujours résister à l’appel des nouvelles à écrire.

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4 thoughts on “Away, par Romain Jolly

  1. Très beau texte, emprunt de mélancolie et de poésie. On se laisse bercer, transporter par ton histoire. Chapeau !

  2. Magnifique, tu es doué Romain ! Merci pour cette nouvelle magique. 🙂

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